Un témoignage inédit du Père Lagrange sur le Père Cormier par fr. Bernard Montagnes, o.p.

in bulletin Concorde
des Pères Dominicains de la Province de Toulouse
n° 129, décembre 1987, p. 13-16

Le père Hyacinthe-Marie Cormier

Par les Souvenirs personnels (publiés par le P. Benoit en 1967, mais rédigés dès 1926 à destination des frères de Saint-Étienne (Jérusalem), on sait en quelle vénération, bien méritoire, le P. Lagrange tenait le P. Cormier (relire les Souvenirs, p. 159-160). S’il faut même en croire un propos du P. Vosté entendu par le P. Genevois à Rome le 27 mai 1934, « Le P. Lagrange a dit que si les supérieurs lui en donnaient l’ordre, il écrirait lui-même la vie du P. Cormier ». Cette année-là 1934, le P. Albert Genevois avait entrepris, en vue du futur procès de béatification du P. Cormier, une enquête qui l’amena à recueillir le témoignage oral de ceux qui avaient personnellement connu l’ancien Maître de l’Ordre.C’est ainsi que, le 11 septembre, il rencontra à Marseille le P. Lagrange et qu’il rédigea, dès le lendemain, un procès-verbal succinct de cet entretien. Plus spontanés de ton, plus détaillés parfois, les propos recueillis alors sont tout aussi intéressants en ce qui regarde le P. Lagrange qu’en ce qui touche le P. Cormier. J’en retranscris ici le texte, tel qu’il se trouve dans le journal de l’enquête du P. Genevois (cahier III, p. 66-71) conservé aux Archives de la province de Toulouse. Les réflexions qui figurent dans le texte sont dues au P. Genevois. Mes propres explications figurent en note.

Bernard MONTAGNES, O.P.

[1934, 12 septembre. Saint-Maximin]

Hier, à Marseille, une longue conversation avec le P. Lagrange. Je ne l’ai jamais vu agir pour un motif purement humain. Le P. Lagrange me dit combien il a toujours admiré chez le P. Cormier qu’il savait qu’il n’était pas compétent en certaines matières, et il avait la réserve de ne pas engager la discussion sur ce terrain. Il était froid, parfois sévère, mais il y avait chez lui un fond de grande bonté que le P. Lagrange n’a connu que plus tard. C’était une fois où ce fut très grave[1]]. Le P. Cormier lui dit qu’il l’avait défendu de son mieux ; et, comme le P. Lagrange le remerciait, il lui dit : C’est que je vous aimais beaucoup ! À quoi le P. Lagrange repartait : Vous ne le montriez guère au-dehors, mon père !

C’est au P. Cormier que le P. Lagrange doit d’être dans la province de Toulouse[2]. Il ne savait guère dans quelle province entrer. Il avait écarté Paris .[je crois comprendre que c’est parce que le premier couvent où il passa lui fit mauvaise impression] ; il alla à Carpentras où le P. … lui dit : Venez chez nous, vous verrez, nous ne sommes pas libéraux ; nous laissons Lacordaire, Montalembert, etc. ; nous suivons Louis Veuillot. Il n’en fallut pas plus pour écarter le P. Lagrange, qui n’entendait pas suivre Veuillot. Il vint alors à Marseille, fit demander le P. Cormier et lui dit que, voulant entrer dans l’ordre de Saint-Dominique, il hésitait entre les trois provinces… Le P. Cormier l’interrompit : Toutes les trois sont bonnes ! dit-il. Puis il dit : Je pars aujourd’hui même, à 1 heure, prêcher la retraite à Saint-Maximin[3] : si vous voulez venir avec moi, vous verrez. Ainsi fut fait. Et, à la fin de la retraite, le P. Lagrange, à qui le couvent de Saint-Maximin avait fait très bonne impression, se décida à y entrer ; il demanda seulement à ne pas avoir à refaire la retraite, car les retraites… je les fais… mais…[geste pour dire que c’est sans enthousiasme] ça m’a toujours été très dur ! Le P. Cormier le lui accorda et, à quelque temps de là, ils revinrent, et, en arrivant, le P. Cormier lui donna l’habit[4]. C’est entre ses mains que, plus tard, il devait faire profession solennelle[5].

Le P. Lagrange admira toujours chez le P. Cormier combien l’idée de l’honneur de l’Ordre et de l’esprit de l’Ordre guida son action. Ainsi pour les études : il n’avait pas fait lui-même de très fortes études, mais il s’était rendu compte que c’était l’esprit de l’Ordre. Il écrivit une lettre «De studiis» qui est très belle et où il montre que c’est là le caractère propre de la province de Toulouse[6]. Ah ! si le P. Tapie[7] ne l’avait pas oublié ! [sic !] De même d’ailleurs le P. Colchen[8]Au point de vue intellectuel, c’était presque un minus habens[9] ; et pourtant, dès que le P. Larroca lui proposa de m’envoyer à Vienne, sans me consulter il accepta : il sentait bien que c’était l’esprit de l’Ordre. Et en vérité, au temps de saint Dominique, le clergé séculier ne faisait pas son devoir, il fallait le remplacer ; maintenant, il fait son devoir ; sans abandonner totalement la prédication, nous avons à développer surtout l’apostolat scientifique.

Le P. Cormier avait l’esprit très large. Le P. Lagrange a admiré aussi sa grande prudence. Pas comme le P. Frühwirth[10] : Le dernier qui lui parlait enlevait le morceau. Et il me raconta le fait du maintien à Jérusalem du P. Vincent, en un temps où les provinciaux, le provincial de Lyon en particulier, ne voulaient laisser là-bas que des nullités. Le P. Lagrange dut être là à Rome, convaincre le P. Général et télégraphier aussitôt de sa part.

Le P. Cormier se rendait bien compte des variations de tendances à Rome : avant la mort du cardinal Mazzella[11], il écrivait toujours, au nom du P. Général, des lettres invitant au calme, à la réserve. Et quand le cardinal Mazzella fut mort, tout changea à Rome : le P. Lagrange fut appelé à Rome, c’est alors qu’il fut question d’y transporter la Revue biblique. Le P. Cormier le félicitait alors ; le P. Lagrange lui dit : Ce n’est pas ce que vous m’écriviez jusqu’à ces derniers temps, vous sembliez au contraire… — Mais, non, mais non, disait le P. Cormier avec un sourire.

Sous Pie X, le P. Cormier se rangea pleinement avec l’autorité et lui fut très soumis : mais il ne fut jamais l’homme d’un parti et d’une cabale. Le P. Desqueyrous[12], lui, était d’un conservatisme plus exagéré, et peut-être que son influence… Le P. Lagrange me dit alors combien tout changea à l’avènement de Benoît XV[13], tertiaire dominicain fervent, à qui il doit d’avoir été rapatrié pendant la guerre ; et il tient de la bouche du pape que c’est lui qui intervint alors qu’on allait les déporter je ne sais où en Asie. Et quand il vint à Rome, Benoît XV lui écrivit un mot de sa main pour lui donner audience[14].

Ensuite, nous parlons d’études[15]. Le P. Lagrange me promet de m’adresser la correspondance du P. Cormier qu’il a gardée[16]. Je ne supprimerai rien de ce qui m’est défavorable, seulement s’il y avait quelque chose qui compromette des tiers.

Dans sa conversation, le P. Lagrange me disait encore comme en quelques jours, le P. Cormier avait réussi à arranger les affaires de Fribourg, tandis que le P. Frühwirth n’avait abouti à rien. — il me raconta aussi qu’elle fut la discrétion du P. Cormier quand il construisit l’Angelico[17] : la commission qui fixa alors le statut des études s’était réunie à Rome, le P. Lagrange en faisait partie. Et au cours de son séjour, il alla déjeuner un jour chez Mgr Tiberghien, et celui-ci lui dit : Et alors, cette construction, où en est-on ? Quelle construction ? Allons, ne faites pas de mystère. — Mais non, je ne sais de quoi vous parlez. — Comment, vous ignorez que le P. Cormier… — Première nouvelle. — Eh bien, venez : de ma fenêtre, on voit le chantier. En effet. Et quelques jours après le P. Lagrange amena le P. Gardeil et le P. Dummermuth longer le terrain où l’on travaillait ; le longer seulement ! et il leur disait : Attention, n’ayons pas l’air de savoir ! Eux aussi ne savaient rien du tout. Quand le P. Cormier en parla, c’était fait.

Pour les difficultés que le P. Cormier eût à Toulouse[18], le P. Lagrange pense qu’il n’y eût de l’opposition que de la part du P. Coconnier[19]. L’opposition à « l’ancien régime » ne vint qu’après le départ du P. Cormier, pour l’élection de son successeur[20]. « L’ancien régime », c’était le P. Cormier, le P. Colchen, etc. Le P. Lagrange semble penser que c’est le P. Coconnier lui-même qui dénonça le P. Cormier à l’archevêché. On l’accusa de « mensonge » : c’était certainement outré. Quant au fond de la question, c’est bien simple, il n’y a qu’à voir les termes mêmes de l’entente lors de l’affiliation du Saint-Nom de Jésus[21].

Albert GENEVOIS, O.P.
(† 1983)

Notes    (↵ returns to text)

  1. Allusion peut-être au décret de la Consistoriale (29 juin 1912) qui interdisait de lire et d’utiliser les ouvrages de Lagrange dans les séminaires.
  2. Dans ses Souvenirs (p. 273), Lagrange explique pareillement, mais de manière plus succincte, pourquoi il n’a pas choisi la province de Lyon (dans laquelle pourtant, notons-le, se trouvait le P. Ambroise Potton, oncle de Lagrange du côté maternel) : « Certaines paroles assez dures pour Montalembert, et même pour Lacordaire, avaient impressionné fâcheusement mon vieux libéralisme, même dans mes sentiments de catholique pénitent. »
  3. Le 8 septembre 1879 (d’après le Journal spirituel de Lagrange).
  4. Le 6 octobre 1879 (« en me ceignant de sa propre ceinture », Souvenirs, p. 48).
  5. Lagrange a fait profession solennelle à Salamanque le 6 octobre 1883 (je ne sais entre les mains de qui, l’acte de profession ne se trouvant pas dans nos archives). À cette date, c’est le P. Réginald Colchen qui était provincial de Toulouse depuis le 29 avril 1882. Le P. Cormier n’a pas non plus reçu la profession simple du P. Lagrange (6 octobre 1880 à Saint-Maximin) : le 20 septembre, il lui avait écrit qu’étant retenu à Orléans, il ne pourrait être présent.
  6. La lettre De studiis (en latin, comme toutes les lettres adressées par Cormier à la province), datée de Bordeaux le 7 mars 1871, comprend quatre parties : 1. Avec quelle ferveur les frères doivent s’adonner à l’étude, suivant la tradition de l’antique province de Provence ; 2. Avec quelle fidélité ils doivent tenir la doctrine de saint Thomas, suivant la même tradition ; 3. Quelles gloire intellectuelles la province a données, du XIIIe au XVIIIe siècle ; 4. Comment l’étude doit s’enraciner dans l’observance.
  7. Hilarion Tapie, né en 1855, profès en 1875, décédé en 1939 ; provincial quatre fois : 1908-1912, 1912-1916, 1916-1920, 1924-1928.
  8. Réginald Colchen, née en 1837, profès en 1858, décédé en 1914 ; provincial deux fois : 1882-1886, 1886-1890.
  9. Ce mot à l’emporte-pièce n’exprime ni toute la pensée de Lagrange (quelques lettres de celui-ci révèlent qu’il avait pour le P. Colchen, autant de vénération que pour le P. Cormier) ni toute la personnalité de Colchen, La correspondance de ce provincial avec le général manifeste que s’il n’était pas un intellectuel, il n’était pas pour autant inintelligent. À l’actif du provincial Colchen, il faut porter non seulement l’envoi de Lagrange à Vienne, mais aussi l’appui donné aux travaux d’histoire dominicaine de Mgr Douais.
  10. André-François Frühwirth, Maître de l’Ordre (1891-1904), prédécesseur de Me Cormier.
  11. Cardinal jésuite, décédé le 26 mars 1900, qui avait été le chef de file de la réaction sous le pontificat de Léon XIII (comme Billot le sera sous celui de Pie X). Après sa disparition, Lagrange présenta au congrès archéologique de Rome son projet d’un commentaire complet de la Bible, sans soupçonner quelles difficultés allaient surgir.
  12. Henri-Marie Desqueyrous, de la province de Lyon, né en 1844, profès en 1865, procureur général de l’Ordre en 1904, décédé en 1917.
  13. Benoît XV, élu pape le 3 septembre 1914. Deux semaines après l’élection, Cormier écrit à Desqueyrous : « Il est évident que l’orientation est nouvelle, espérons qu’elle ne le sera pas trop ! Dieu assiste son Église, nous le croyons et le constatons par l’expérience, pour moi, avec cette mort [de Pie X], je me sens comme un homme qui n’y est plus ; désireux cependant de faire mon devoir jusqu’à la fin. »
  14. Le 8 janvier 1915. La lettre autographe (adressée au P. Cormier) se trouve dans les papiers du P. Lagrange à Jérusalem.
  15. Les archives de la province de Toulouse possèdent neuf lettres de Cormier à Lagrange, accompagnées d’un billet non daté de Lagrange à Genevois : « Je croyais toutes les lettres du P. Cormier en un seul paquet ; j’ai eu beaucoup de peine à les trier parmi les autres. Je ne puis me décider à vous les envoyer toutes. Celles-ci sont très représentatives et importantes pour moi. Veuillez en avoir soin. Mon respect du T.R.P. prieur. Enchanté d’avoir pu causer un peu avec vous. Amitiés à tous. Votre, avec respect, en N.S. fr. M.-J. Lagrange. »
  16. Les archives de la province de Toulouse possèdent neuf lettres de Cormier à Lagrange, accompagnées d’un billet non daté de Lagrange à Genevois : « Je croyais toutes les lettres du P. Cormier en un seul paquet ; j’ai eu beaucoup de peine à les trier parmi les autres. Je ne puis me décider à vous les envoyer toutes. Celles-ci sont très représentatives et importantes pour moi. Veuillez en avoir soin. Mon respect du T.R.P. prieur. Enchanté d’avoir pu causer un peu avec vous. Amitiés à tous. Votre, avec respect, en N.S. fr. M.-J. Lagrange. »
  17. Il s’agit de l’Angelico de la via S. Vitale, créé par Cormier afin qu’il serve de collège de théologie pour l’Ordre entier (29 juin 1908, pose de la première pierre ; 18 mai 1910, inauguration).
  18. Du temps où Cormier était prieur à Toulouse (1882-1885, 1885-1888), les sœurs de l’Immaculée-Conception (ou des Jeunes-Aveugles), affiliées à l’Ordre, avaient ouvert à Toulouse, en 1883, un pensionnat dans leur maison. Par ordre du cardinal Desprez, ce pensionnat fut fermé en 1888, les sœurs du Saint-Nom de Jésus, elles aussi affiliées à l’Ordre, s’estimant lésées dans leur monopole de dominicaines enseignantes. La première congrégation était protégée par le P. Cormier, l’autre par le P. Coconnier.
  19. Thomas Coconnier, né en 1846, profès en 1877, décédé en 1908 ; professeur à l’Institut catholique de Toulouse à partir de 1878, appelé à la chaire de théologie de l’université de Fribourg en 1890, fondateur de la Revue thomiste principal artisan de l’affiliation à l’Ordre des sœurs du Saint-Nom de Jésus.
  20. Constant Ginies, né en 1855, profès en 1878, décédé en 1915 ; provincial de 1898 à 1902 ; succéda à Cormier à la tête du couvent de Toulouse en 1888.
  21. En 1888, Cormier, à la demande des supérieurs, rédigea une longue note pour expliquer l’histoire de l’affiliation à l’Ordre des deux congrégations toulousaines (celle de l’Immaculée-Conception et celle du Saint-Nom de Jésus) et pour justifier son propre rôle envers l’une et l’autre.