Le synode des évêques sur la Parole de Dieu et le père Lagrange par fr. Manuel Rivero, o. p.

in Revue du Rosaire, n° 205, octobre 2008

À l’approche du synode des évêques qui aura lieu à Rome du 5 au 26 octobre 2008, l’évocation de la vie et de l’œuvre du père Lagrange (1855-1938), fondateur de l’École biblique de Jérusalem en 1890, met en lumière les enjeux de l’étude scientifique de la Bible pour l’Église d’aujourd’hui.

– La Revue du Rosaire[1] : Quel est le but du prochain synode des évêques ?

– Fr. Manuel Rivero : Le synode des évêques, qui aura pour thème « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église », aspire, comme le montrent ses travaux préparatoires[2], à éveiller l’amour des catholiques pour la Parole de Dieu. Le père Lagrange[3] était habité par un grand amour de la Parole de Dieu. Elle a représenté le fil rouge, voire le fil d’or, symbole de la divinité, qui traverse et relie toutes les étapes de son histoire. Devenu dominicain à Saint-Maximin (Var), il avait obtenu de son père maître de faire de la Bible presque son unique lecture.
La Parole de Dieu, véritable boussole pour la vie spirituelle, oriente le chrétien dans les choix à faire et dans les tempêtes de son existence. C’est pourquoi le concile Vatican II déclare que la Parole de Dieu constitue pour les chrétiens « la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle[4]

– R. R. : Pourquoi les laïcs ne lisent-ils pas la Bible ?

– Fr. M. R. : Plusieurs raisons peuvent expliquer le manque d’intérêt des chrétiens pour la Bible. L’esprit contemporain est façonné par le positivisme et le relativisme. Pour les agnostiques, « le monde est sans mystère ». Tout s’explique de manière rationnelle voire matérialiste. La Bible est alors considérée et analysée comme n’importe quel autre livre. Comme l’étude critique de la Bible révèle toute une série de difficultés historiques ou littéraires, le lecteur risque fort de sous-estimer sa valeur et de ne point entrevoir la Parole inspirée par l’Esprit Saint.
Le combat du père Lagrange a été de montrer comment la révélation divine passe par la médiation du langage humain et de l’histoire. D’où l’importance des genres littéraires, de l’étude des langues (hébreu, araméen, grec, arabe …), de l’archéologie et de la topographie.
« L’histoire se fait avec des documents et des monuments », enseignait-il. Aux recherches critiques sur la Bible, le père Lagrange a répondu sur le même terrain de l’étude critique, convaincu que le croyant n’a pas à craindre « la vérité qui rend libre » (Jean 8, 32).
Il pensait aussi que la connaissance de la terre elle-même – en l’occurrence la Terre sainte – apportait quelque chose d’important à la compréhension de la Bible. C’est pourquoi il avait toujours conçu le projet d’une école pratique d’études bibliques. Le mot pratique étant important pour lui à la suite de la découverte pédagogique faite à Paris au cours de ses études universitaires.
Par ailleurs, nombreux sont ceux qui avouent ne pas comprendre la Bible qui demeure pour les mentalités modernes « une langue étrangère ». Les travaux préparatoires du synode insistent sur l’importance de l’exégèse et de la prédication. Jésus lui-même dans la parabole du semeur signale la condition sine qua non pour que la Parole semée porte du fruit : elle doit être comprise par celui qui l’écoute (cf. Matthieu 13, 23).

– R. R. : Qu’entend-t-on par exégèse ?

– Fr. M. R. : Un frère dominicain, bibliste, me racontait un jour l’anecdote suivante. Au cours d’un voyage dans un train français le contrôleur s’étonne du nombre de bagages qu’il portait. Il lui avait répondu qu’il était exégète. Et l’employé de la SNCF de répliquer : « Pour les étrangers les normes sont les mêmes ».
L’exégète s’évertue à expliquer la Bible pour qu’elle devienne nourriture, « pain de Vie » (cf. Jean 6). Une sœur dominicaine asiatique rendait compte de son travail de catéchiste en prenant l’exemple de la poule qui décortique les grains pour que les poussins puissent les manger. L’exégète rend « digeste » la Bible.
Jésus apparaît dans l’Évangile comme l’exégète du Père. Il fait connaître le Père que « nul n’a jamais vu » (Prologue de l’évangile selon saint Jean 1, 18). Le quatrième évangéliste utilise le mot grec qui a donné en français « exégèse » pour désigner l’œuvre de Jésus qui « explique » le mystère du Père. Ce mot grec veut aussi dire « conduire à ». Quand Jésus explique le sens des paraboles ou des prophéties de l’Ancien Testament, il ne se contente pas d’apporter un savoir mais il conduit au Père. La prédication de Jésus relie les hommes au Père. Celui qui écoute la Parole de Dieu avec foi « voit » le Père, il accueille le Père dans son cœur. Cette intelligence de la Parole de Dieu est l’œuvre du Saint-Esprit. Le même esprit qui a révélé la volonté de Dieu aux prophètes ouvre l’esprit des disciples à l’intelligence des Écritures. L’Esprit de feu rend leurs cœurs « brûlants » comme sur la route d’Emmaüs : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures ? » (Luc 24, 32).

– R. R. : Que propose le synode des évêques pour une meilleure connaissance de la Bible ?

– Fr. M. R. : L’écrivain Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) déclarait déjà en son temps que « les églises se vidaient parce que les chrétiens ne savaient pas exalter ». En français le mot « sermon » a des connotations péjoratives de moralisation et d’ennui.
La divine liturgie est ce lieu sacré où la Parole de Dieu est proclamée, écoutée, méditée, priée et vécue dans la foi et la charité. L’homélie actualise le mystère de Dieu annoncé dans les lectures bibliques. Comme dans la synagogue de Nazareth, les croyants peuvent dire à la suite de Jésus et grâce à lui : « Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture » (Luc 4, 21). La prédication dans l’Église représente la continuation du ministère de Jésus-Christ : événement du Salut et non exercice d’éloquence ou de technique exégétique.
Le père Lagrange a voué sa vie « pour le salut des âmes ». Son œuvre exégétique impressionnante – elle comprend seize mille pages – avait un but surnaturel. La liturgie, la prédication et la vie fraternelle dans son couvent de Saint-Étienne à Jérusalem rayonnent de la lumière de la Parole de Dieu assimilée dans une prière de feu : « J’aime entendre l’évangile chanté par le diacre à l’ambon, au milieu des nuages d’encens : les paroles pénètrent alors mon âme plus profondément que lorsque je les retrouve dans une discussion de revue » (Revue biblique, n.1, 1892).

R. R. : Quel rapport y a-t-il entre la messe et la Parole de Dieu ? Il y a des chrétiens qui participent à l’Eucharistie mais qui ne lisent pas la Bible tandis que d’autres étudient la Bible sans recevoir les sacrements.

– Fr. M. R. : L’Église a toujours relié de manière inséparable l’adoration du Corps du Christ et celle de la Parole de Dieu, le pain de la table eucharistique et le pain de la Parole de Dieu. D’où l’encensement et la présentation de l’Évangile à l’assemblée avant l’homélie de la messe.
Les Saintes Écritures sont transmises par écrit mais la proclamation de la Parole de Dieu dans la liturgie représente un témoignage de l’Esprit Saint sur le Christ. Il y a une dimension sacramentelle de la Parole de Dieu qui n’est pas assez mise en lumière, alors que la tradition de l’Église considère « l’Évangile comme le Corps du Christ[5] ». Saint Jérôme affirmait de son côté : « La chair du Seigneur est vraie nourriture et son sang vraie boisson ; c’est là le vrai bien qui nous est réservé dans la vie ici-bas, se nourrir de Sa chair et boire Son sang, non seulement dans l’Eucharistie, mais aussi dans la lecture des Saintes Écritures. En effet, la Parole de Dieu que l’on puise à la connaissance des Écritures est vraie nourriture et vraie boisson[6]
Dans le même sens, le père Lagrange écrivait en 1892 : « J’oserai dire que l’Écriture sainte est, comme les sacrements, une chose sainte[7]
Les chrétiens ont à parler sans fausse pudeur de ce bonheur sublime, divin, qui réjouit le chercheur de Dieu dans la découverte de la Parole.

R. R. : Beaucoup de convertis se plaignent de ne pas trouver de communautés chrétiennes vivant à la hauteur de ce qui leur a été présenté pendant le catéchuménat.

– Fr. M. R. : La Bible est née au cœur du peuple de Dieu. Elle est la Parole du peuple de Dieu. À la différence de l’islam, le christianisme n’est pas une religion du Livre mais une religion de la Parole. Jésus-Christ est le Verbe fait chair : « Au commencement était le Verbe » (Jean 1, 1) ; « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; car la Vie s’est manifestée, nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue (…) afin que vous aussi soyez en communion avec nous » (Première épître de Jean 1, 1-3).
L’Église naît dans la proclamation de l’Évangile : « La foi vient de la prédication » (Épître de saint Paul aux Romains 10, 17). L’Église, peuple de Dieu, Corps du Christ, grandit par l’annonce de l’Évangile. Il est inutile de critiquer le fléchissement de l’Église. Ceux qui ont goûté au salut en Jésus-Christ sont appelés à faire connaître à leur tour l’Évangile.
Il y a quelques années, un frère dominicain âgé, devenu presque sourd, le frère Romain Bonhomme, prêchait un dimanche en la paroisse du Canet, quartier populaire de Marseille : « Pourquoi les apôtres ont-ils prêché aux foules ? Parce que ceux qui écoutent ensemble la prédication sont appelés à devenir une communauté. »
La prédication fait l’Église. L’Esprit Saint qui descend sur l’assemblée de fidèles pendant l’annonce de la Parole de Dieu fait d’un rassemblement hétéroclite de personnes « un seul corps et un seul esprit dans le Christ » (Prière eucharistique III).
Les travaux du synode rappellent l’existence de l’épiclèse à la messe non seulement pour la consécration des oblats – le pain et le vin qui deviendront le Corps et le Sang du Christ – mais aussi au moment de la proclamation de la Parole : « La tradition liturgique alexandrine présente une double épiclèse, c’est-à-dire une invocation de l’Esprit avant la proclamation des lectures, et une autre après l’homélie : c’est l’Esprit qui guide celui qui préside dans la tâche prophétique de comprendre, proclamer et expliquer la Parole de Dieu à l’assemblée. Grâce à l’Esprit Saint, l’assemblée liturgique écoute le Christ, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures[8]
Le même document, Instrumentum laboris, place la charité au cœur du mystère de la Révélation : « Pour écouter la Parole de Dieu et lire la Bible, il faut appartenir à la communauté de l’Église et avoir une attitude de communion et de service. »
Lors de la fondation de l’École biblique de Jérusalem, le père Lagrange relia la vie communautaire du couvent Saint-Étienne à la recherche de l’École biblique pour que la charité apparaisse comme le sens et le moteur de l’étude et de l’enseignement.
Le renouveau de l’Église passe par la création de communautés chrétiennes missionnaires et dynamisées par la Parole de Dieu. En cette année saint Paul, nous sommes invités à reprendre la méthode de l’apôtre des nations qui ne prêchait pas tout seul mais en communuté pour fonder des communautés. Les laïcs y jouaient un rôle capital come nous le voyons dans les Actes des Apôtres et dans les épîtres pauliniennes.
Nous entendons souvent parler du manque de prêtres mais nous manquons surtout de chrétiens et de chrétiens apostoliques !

R. R. : Les chrétiens cherchent à comprendre la Bible non seulement dans les groupes bibliques mais aussi dans la pratique de la lectio divina. Qu’en pensez-vous ?

– Fr. M. R. : La lecture priante de la Bible a été pratiquée depuis les premiers siècles du christianisme. Au VIe siècle, saint Césaire d’Arles la conseillait vivement aux fidèles. Pour le pape Benoît XVI, la lectio divina apportera un renouveau spirituel. Il la conseille particulièrement aux jeunes : « Je voudrais surtout évoquer et recommander l’antique tradition de la lectio divina : la lecture assidue de l’Écriture sainte, accompagnée par la prière, réalise le dialogue intime dans lequel, en lisant, on écoute Dieu qui parle et en priant, on lui répond, avec une ouverture du cœur confiante. Cette pratique, si elle est promue de façon efficace, apportera à l’Église, j’en suis convaincu, un nouveau printemps spirituel. »[9] La lectio divina représente un chemin de contemplation à travers ses différentes étapes : lectio, meditatio, oratio, contemplatio.
La prière du Rosaire peut se définir comme « une lectio divina avec la Vierge Marie ». Marie, modèle des croyants, « la femme qui écoute », méditait dans son cœur les paroles et les événements de la vie de son fils (cf. Luc 2, 19).
Le père Lagrange vivait avec la Vierge Marie. Il marquait souvent en haut de ses pages manuscrites Ave Maria. Chaque jour il priait le Rosaire, véritable va-et-vient entre l’étude de la Bible et la prière contemplative. La recherche suscitait en lui la soif de la prière et la prière éveillait dans son cœur la soif de mieux connaître Dieu dans la Parole révélée.

Fr. Manuel RIVERO, O.P.

Notes    (↵ returns to text)

  1. La Revue du Rosaire, Octobre 2008, Couvent des Dominicains, 9 rue St-François-de-Paule, 06357 Nice Cedex 4.
  2. « Lineamenta » et « Instrumentum laboris », synode des évêques, XIIe assemblée générale ordinaire. Ces textes sont disponibles sur Internet au site du Vatican : www.vatican.va. Ils ont aussi été publiés par la « Documentation catholique ».
  3. Voir le livre du Fr. Manuel Rivero  Prier 15 jours avec le père Lagrange, fondateur de l’École biblique de Jérusalem, n.122, Paris, Éditions Nouvelle Cité, 2008.
  4. Constitution sur la Révélation divine  Dei Verbum, n.21.
  5. Note 47 : Origenes, in Ps 147 : CCL 78, 337. In Instrumentum laboris du synode de la Parole de Dieu, 11 mai 2008. Mgr Nicolas Eterovi, archevêque titulaire de Sisak, secrétaire général, synode des évêques, XIIe Assemblée générale ordinaire. « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».
  6. S. Hieronymus, Commentarius in Ecclesiasten, 313 : CCl 72, 278. In Instrumentum laboris du synode de la Parole de Dieu, 11 mai 2008. Mgr Nicolas Eterovi, archevêque titulaire de Sisak,secrétaire général, synode des évêques, XIIe Assemblée générale ordinaire. « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».
  7. Revue biblique, n.1, 1892, p. 2.
  8. Instrumentum laboris du synode de la Parole de Dieu, 11 mai 2008. Mgr Nicolas Eterovi, archevêque titulaire de Sisak, secrétaire général, synode des évêques. XIIe Assemblée générale ordinaire. « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».
  9. Instrumentum laboris, Note 59. Benedictus XVI, Ad Conventum Internationalem, La Sacra Scrittura nella vita della Chiesa (16. 09. 2005) : AAS 97 (2005) 957. Cf. DV 21.25.