« Les âmes reviennent toujours aux prêtres » par fr. Manuel Rivero, o.p.

.

Le 19 juin 2009, le souverain pontife Benoît XVI ouvrait officiellement l’Année sacerdotale à l’occasion du 150e anniversaire du dies natalis[1] de Jean-Marie Vianney, le « saint patron de tous les curés du monde », ainsi que l’a proclamé le souverain pontife Pie XI en 1929. Pour Monsieur Vianney, la véritable grandeur de l’homme consistait à laisser Dieu agir en lui, le renoncement étant alors disposition à faire le bien. « Restez dans la simplicité, plus vous resterez dans la simplicité, plus vous ferez le bien. » — « Monsieur le Curé, comment faire pour être sage? » lui demandait un jour quelqu’un. — « Mon ami, il faut aimer Dieu, et pour aimer Dieu, humilité! humilité! c’est notre orgueil qui nous empêche de devenir des saints. » Cette humilité fit du curé d’Ars un soleil pour les pauvres, les petits, les abandonnés. Il leur donnait tout (Extrait de la conférence de Mgr Dupleix, Un grand témoin spirituel : saint Jean-Marie Vianney, curé d’Ars.)

« Les âmes reviennent toujours aux prêtres« 

En 1879, Albert Lagrange a vingt-quatre ans. Il étudie pendant une année scolaire au séminaire d’Issy-les-Moulineaux (Paris), avant d’entrer le 6 octobre 1879 au noviciat dominicain de Saint-Maximin (Var). Dans son journal spirituel inédit, il manifeste sa recherche de l’humilité ainsi que son amour exigeant à l’égard de la vocation sacerdotale.

Journal, séminaire d’Issy, le 28 février 1879 :

« Humilité dans le corps. Joubert dit que pour être pieux, il faut que l’homme se rapetisse. Quand le cœur de l’homme est saisi par l’humilité, il est impossible que cela ne se manifeste pas dans le corps. De là les formes extérieures de l’Église et des communautés, comme de baiser les pieds des supérieurs : les âmes humbles sont affamées de ces manifestations, que les orgueilleux ne comprennent pas.
[…]
Beaucoup sont sur le seuil de la vie surnaturelle et n’avancent pas – par manque d’humilité ; çà les empêche de prier, de sentir les richesses d’une vie consacrée à Dieu. Peut-être est-ce pour cela que notre âme est frappée de stérilité. L’humilité est la condition de la grâce, et la grâce est la condition des vertus : ainsi l’humilité est le fondement des vertus. St Thomas [II-II, 156, 5, ad 2m]. L’humilité est aussi le ciment de toutes les pierres de l’édifice spirituel. C’est le soleil de la vie :
absente humilitate omnia opera nostra marcescent et foetent .[2] (St Jean Climaque). – Demandez l’humilité à Dieu, – pratiquez-la. – Ne recherchez pas la louange, – craignez la, – ne vous préoccupez pas d’occuper l’estime des autres, – ne pas se tourmenter des échecs, – ne pas s’étonner des directions qu’on ne comprend pas, – accepter les petites humiliations : à chaque instant on peut pratiquer l’humilité. Attendre les grandes occasions de s’humilier, c’est de l’orgueil : aimez la soumission, l’obéissance, la docilité.
Considération spéciale sur la vocation. Avertissement du Pontifical :
oportet sacerdotem praeesse[3] : c’est le gouvernement et la royauté des âmes ; on ne peut pas l’enlever aux prêtres, quoi que fassent les hommes ; les âmes le savent bien et reviennent toujours aux prêtres. Cette royauté ne sera féconde que si on est humble : N.S.[4] a conquis par son humilité la royauté du siècle futur : humiliavit semetipsum usque ad mortem, mortem autem Crucis[5] . Plus d’un va vers l’avenir et compte tantôt sur le savoir-faire personnel, bonne mine, savoir, culture délicate de l’esprit, philosophie adroite, activité ; – erreur, vous ne ferez rien comme prêtre sans la grâce, c’est l’ordre, autrement vous serez une cymbale retentissante[6]. Si vous ne devez rien faire sans la grâce, il vous faut l’humilité. St François-Xavier, sacrifiant la gloire humaine ; grand apôtre ; et cependant Ste Thérèse[7] a converti plus d’âmes par l’humilité de sa prière. Humilibus autem dat gratiam[8]. Rien sans la grâce, et il en faut plus aux prêtres qu’aux autres : elle est donnée aux humbles[9]. » ♦

(La Revue du Rosaire, L’Année sacerdotale et le Père Lagrange, n° 216, octobre 2009)

Notes    (↵ returns to text)

  1. « naissance au ciel »; c’est-à-dire jour de la mort qui devient « jour de naissance » à la vie éternelle.
  2. Traduction : « Quand l’humilité est absente, toutes nos oeuvres se fanent et sentent mauvais. »
  3. Traduction : « Il convient que le prêtre soit devant. »
  4. N.S. : Notre Seigneur.
  5. Citation de l’épître de saint Paul aux Philippiens 2,8: « Il (Christ Jésus) s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix! (Traduction de la Bible de Jérusalem).
  6. Citation de la Première épître de saint Paul apôtre aux Corinthiens 13,1: « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. » (Traduction de la Bible de Jérusalem).
  7. Il s’agit de saint Thérèse d’Avila, vénérée par Albert Lagrange tout au long de sa vie, surtout après son séjour à Salamanque lors des expulsions des religieux de France en 1880.
  8. Traduction: « Cependant il donne sa grâce aux humbles. »
  9. LAGRANGE (Marie-Joseph), Journal spirituel (inédit), premier cahier, transcrit par Fr. Renaud Escande, révisé par Fr.Bernard Montagnes.