« La charité tue la jalousie et l’envie » par fr. Manuel Rivero, o.p.

« Les épreuves qui assaillirent le saint curé d’Ars furent nombreuses, les plus dures étant les épreuves morales et spirituelles. Elles vinrent de toutes catégories de situations et de personnes : incompréhensions et jalousies des confrères, dénonciations, calomnies: « J’ai été bien contredit, bien bousculé, Oh! j’avais des croix… plus que je ne pouvais en porter » […]. Le grand œuvre de quarante années de ministère fut un service de la charité et de la réconciliation, manifestations concrètes de ce qu’est l’Amour en lui-même, de ce qu’il est en Dieu. « Dieu agit en Dieu. » disait Monsieur Vianney. (Mgr André Dupleix)

“La charité tue la jalousie et l’envie”

Au cours de l’année scolaire passée au séminaire d’Issy-les-Moulineaux (Paris) en 1879, Albert Lagrange tient un journal spirituel inédit qui reflète sa vision de la sainteté chrétienne et de la mission du prêtre, assoiffé du salut des âmes qu’il aime de cet amour surnaturel que la théologie appelle charité. En voici quelques extraits :

« Charité et humilité sont deux vertus sœurs. L’humilité c’est le vide de nous-mêmes auquel se substitue la grâce de Dieu. Ce qui opère ce vide, c’est la charité : c’est elle qui vide le cœur de l’homme de tout intérêt mesquin et personnel.


La charité c’est l’amour du bien en soi. Dieu est la bonté : Dieu se veut infiniment, il se voit infiniment : cette conformité entre sa Volonté et son Intelligence, c’est sa Bonté. Les êtres finis et contingents sont bons lorsque leur être est conforme à la volonté de Dieu. La charité est donc l’amour de Dieu.


Dieu est tout à la fois l’objet premier de la charité, et le motif. C’est en passant par l’amour de Dieu que nous aimons le prochain pour chercher sa conformité avec la volonté de Dieu comme la nôtre propre.


Charité de complaisance : Dieu plaît infiniment, attire infiniment ; nous ne connaissons pas Dieu comme il se connaît, mais cependant nous devons en connaître assez pour fixer notre âme et notre cœur en Dieu, pour nous reposer en lui, vivre un peu de cet amour, aimer Dieu parce qu’il est infiniment bon, infiniment aimable.


Amour de bienveillance. Il consiste à souhaiter à Dieu ce surcroît de gloire accidentelle dont il n’a pas besoin, mais qui résulte de la sanctification des âmes. Il consiste à souhaiter et à procurer l’extension de l’amour de Dieu. C’est la racine du zèle : peu cultivée et peu connue, même parmi nous. »
(Journal spirituel inédit, Issy, le 28 février 1879)

« L’auditoire : autres patries, autres langues, autres esprits, autres mœurs : une même idée, un même but, le Sacerdoce. Nous affirmons que l’amour de Dieu doit être la loi décisive, absorbante de notre vie : ennoblissement, sanctification, perfection des âmes.

Le principe
de la Charité envers le prochain, c’est le St Esprit, principe de tout amour surnaturel, de Dieu pour son Fils, de nous pour Dieu, pour les autres. La charité, le sommet de foi, le ciment de l’Église catholique, la marque distinctive des enfants de Dieu vient du St Esprit.

L’objet
de la charité, c’est Dieu lui-même : il faut aimer le prochain non pas pour lui, mais pour son être surnaturel, pour Dieu qui l’a fait à son image. On aime un ami pour lui-même, on sympathise avec lui, il y a un accord parfait entre deux âmes : elle va presque jusqu’à l’identification des deux âmes, Jonathan et David, âmes collées l’une à l’autre, on aime tout ce que l’ami aime, tout ce qui tient à lui. – Si vous aimez Dieu, aimez tous ceux qu’il aime : or pour ces âmes que vous méprisez peut-être, il a donné son Fils : ce que vous devez aimer dans l’âme de votre frère, c’est N.S. J.C. Omnia traham ad me ipsum[1] , il a soif des âmes, Sitio[2] . Si vous aimez N.S.; vous aimerez infiniment les âmes. Si nous sommes si vulgaires dans nos sentiments, c’est que nous n’avons pas une conviction assez vivante de ces principes que nous n’avons qu’en spéculation.

La fin de la charité c’est Dieu : nous devons aimer les âmes parce qu’elles doivent revenir à lui ; l’âme est comme la respiration du cœur de Dieu ; il l’a expirée pour l’aspirer de nouveau à lui. Dieu a tout repris par le Christ : il faut que les desseins de Dieu s’accomplissent dans les âmes !


C’est l’orgueil qui nous rend le cœur inattentif, indélicat, insensible, mauvais. Inaltérable constance, universalité : ce ne sont pas les caractères de l’amour humain.


Il faut aimer toutes les âmes, sans distinction, les amis et les ennemis, les sages et les sots ; tous ont été arrosés du sang de J.C.
[3]

Il faut aimer toujours : la charité a un fondement à l’abri de toutes les inconstances, l’amour de J.C. pour les âmes.


Charité de complaisance, la joie qu’a un cœur bien fait de rencontrer une âme belle, généreuse, pure. Cette forme est purement intérieure, et semble rentrer plus particulièrement dans l’amour de Dieu ; cet amour doit exister, ici il doit être connu et cultivé : il tue la jalousie et l’envie ; on aime les dons que Dieu a mis dans son prochain. La jalousie et l’envie ont trop d’empire dans le monde sacerdotal à Paris. »
(Journal spirituel inédit, Issy, le 21 mars 1879)

(La Revue du Rosaire, L’Année sacerdotale et le Père Lagrange, n° 217, novembre 2009)

Notes    (↵ returns to text)

  1. N.S.J.C.: Notre Seigneur Jésus Christ. Omnia traham ad me ipsum: « J’attirerai tout à moi. » (Évangile selon saint Jean 12,32). Traduction de la Bible de Jérusalem pour le verset en entier: « Et moi (Jésus), une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. » (Jean 12,32).
  2. Citation en latin de l’Évangile selon saint Jean 19,28: « J’ai soif! »
  3. J.-C.: Jésus-Christ.