« S’aimer et se haïr soi-même » par fr. Manuel Rivero, o.p.

« Lorsqu’on osait évoquer devant le curé d’Ars la légitime satisfaction qu’il aurait pu avoir devant son oeuvre, il s’en défendait: « Non, mon ami, ce n’est point là ma tentation. Je n’ai pas de peine à me persuader que ce n’est pas moi qui fais tout cela […] ». Cette humilité fit du curé d’Ars un soleil pour les pauvres, les petits, les abandonnés. Il leur donnait tout.» (Mgr André Dupleix)

Il est à la mode de mettre en valeur le principe de l’amour de soi-même comme préalable à l’amour du prochain. L’homme contemporain, marqué par le stress et la peur, prend soin de lui-même en veillant à équilibrer son existence par le confort et le plaisir. Jésus a parlé de l’amour de soi dans le commandement qui résume toute la Loi : « Tu aimeras le Seigneur Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même. » En réalité, l’enseignement de Jésus comporte un enracinement en Dieu et un don de soi qui diffère des soucis du bien-être. Dans le quotidien, il arrive que l’amour de soi tourne au narcissisme. Albert Lagrange, séminariste à Paris, aspirait à s’aimer en se reniant lui-même pour l’amour de Dieu comme le montre son Journal.


« S’aimer et se haïr soi-même »

« Charité envers nous-mêmes. C’est un cas particulier de la charité envers nos frères. Nous voyons en nous ce qui est voulu de Dieu, nous travaillons à le procurer en nous. Ratio diligendi seipsum, Deus est[1] . Nous nous cultivons, nous nous perfectionnons, parce que tel est le bon plaisir de Dieu. – Quel terrain élevé ! Quel plus noble usage de son intelligence, de son cœur, que d’introduire dans les autres et en soi-même, le bon plaisir de Dieu : nous cherchons à réaliser l’harmonie que Dieu a conçue.
Cependant l’aspect de cette charité est différent. Notre perfection morale consiste surtout dans la consécration de nous-mêmes au bien général : l’amour-propre est l’adversaire implacable ; lutte acharnée :
qui odit animam suam in hoc mundo[2] . Pratiquer la charité envers soi-même, c’est se haïr soi-même. L’abnégation est la forme pratique de cette vertu.
Il en est autrement à l’égard du prochain : la douceur, la bénignité envers le prochain, la rigueur pour soi sont une seule et même vertu. »
[3] (Journal spirituel inédit du père Lagrange. Séminaire d’Issy-les-Moulineaux, le 21 mars 1879.)

(La Revue du Rosaire, L’Année sacerdotale et le Père Lagrange, n° 219, janvier 2010)

Notes    (↵ returns to text)

  1. Traduction : « Dieu est la raison de l’amour de soi-même. »
  2. Traduction de l’Évangile : « Celui qui hait sa vie en ce monde. » Cf. Évangile selon saint Matthieu 16,25: « Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. »
  3. Marie-Joseph LAGRANGE, Journal spirituel (inédit), Premier cahier; transcrit par le frère Renaud Escande, révisé par le frère Bernard Montagnes.