Une homme complet par le Père Roland de Vaux, o.p.


Le troisième disciple à parler du Maître fut le Père Roland de Vaux, o.p. [1].

De son témoignage[2] , retenons ceci :

« Le P. Lagrange voulait faire une œuvre nouvelle et utile. Malgré de dignes exceptions, l’enseignement de l’Écriture s’assoupissait dans une routine d’école. L’énorme labeur de critique textuelle et littéraire qui s’accomplissait en dehors d’elle, les progrès de la philologie orientale, l’apport des découvertes archéologiques ne suscitaient chez nos exégètes que des réactions de défense. S’il y avait un avantage à tirer de ce travail qui se faisait sans eux, ils en profitaient timidement, s’il y avait un danger à en craindre, ils jetaient un voile, espérant que ces « nouveautés » passeraient. Le P. Lagrange estima qu’il y avait mieux à faire pour le bien des âmes et pour l’honneur de l’Église. Si on était attaqué, il fallait porter le combat sur le terrain même des adversaires et y lutter à armes égales : si on voulait mettre en lumière la solidité des traditions bibliques, il fallait travailler de première main, pousser soi-même sa pointe.  La vérité de la Parole de Dieu n’avait rien à redouter de ce travail loyal. L’exégèse scientifique ne pouvait être contraire à la théologie, une exégèse vraiment scientifique devait rencontrer les données d’une vraie théologie. Et ce n’était pas avoir trop peu de respect du texte sacré que de lui appliquer les méthodes rigoureuses de la science. Un refus de le faire, une sorte d’opportunisme se complaisant aux solutions acquises sans vouloir en éprouver les bases auraient bien plutôt décelé une crainte inavouée de découvrir que ces bases étaient infirmes, bref un manque de foi. On dira que j’exprime des banalités ; peut-être maintenant, mais, si elles sont devenues telles, c’est pour une grande part au P. Lagrange que nous le devons. [3]»

« Ce qu’il y a de plus notable, sans doute, chez le P. Lagrange, c’est qu’il fut complet. À une époque de spécialisation où, dans le domaine même des études scripturaires, chacun cultive son arpent de terre, il explora tout. Il n’y a pas de question importante des deux Testaments qu’il n’ait un jour abordée, pas une discipline annexe qu’il n’ait explorée. Nécessité, peut-être, de sa mission d’initiateur, mais aussi marque de son génie propre, besoin de son intelligence éprise d’universel, désireuse de suivre toutes les connexions d’un problème, de saisir un sujet dans son unité vitale, de l’expliquer par ses antécédents, d’en écouter les résonances lointaines. Tout ce qui a valeur humaine le passionna. Une sorte d’intuition intérieure, de mens divinior, le mettait partout à l’aise. […] Cette culture donnait à ses mœurs une politesse exquise, à sa conversation un charme rare. L’entretien rebondissait, c’était une récréation de l’esprit, une promenade aux paysages divers, où chaque détour ouvrait un horizon nouveau. Rien d’ailleurs d’un Olympien qui dispenserait ses oracles, car telle était sa délicatesse qu’on imaginait marcher de pair et découvrir avec lui ce qu’il montrait.[4] »

« Sa discrétion intellectuelle était extrême. Il avait une trop parfaite loyauté envers lui-même pour ne pas respecter l’éclosion de la vérité chez autrui. Il fallait qu’elle jaillît du fond et fût librement reçue. Jamais il n’imposa ses convictions, et il consentait qu’on jugeât autrement que lui. Seulement il apprenait à juger, et c’est en cela qu’il fut un maître. Il était indulgent à toutes les tentatives de bonne volonté, et il ne se permettait pas d’estimer qu’elles ne l’étaient point, à moins qu’il n’en eût l’évidence. Cette sympathie pour les personnes, qui tempérait son intransigeance pour les principes, lui valut l’estime de beaucoup qui repoussaient ses idées.

La même discrétion réglait ses affections. Il avait un cœur sensible, mais une pudeur délicate arrêtait les manifestations extérieures. C’eût été, à ses yeux, profaner des sentiments si nobles que d’en solliciter la déclaration. Il fallait passer sur cette froideur apparente pour trouver un trésor de bonté et de compréhension.

[…] Ce savant, cet humaniste, fut aussi un grand religieux. Je dis mal : c’est parce qu’il fut profondément religieux qu’il fut si pleinement le reste. Se fût-il donné avec autant d’enthousiasme et de ténacité à des études de langues et de critique textuelle si la Bible n’avait été pour lui un livre comme les autres ? Eût-il passé cinquante ans de sa vie sur une terre ingrate si elle n’avait pas été la Terre Sainte foulée par Notre Seigneur Jésus-Christ, arrosée par son sang ? Son humanisme eût-il été complet s’il n’avait pas épanoui en lui l’homme surnaturel ? Son âme ne connaissait pas de cloisons étanches. Comme il avait voulu que la théologie figurât dans les préoccupations de son école, la science et l’esprit théologiques étaient une pièce essentielle de son armature intellectuelle, et je sais plus d’un jeune docteur, fraîchement nanti de ses diplômes, qui s’étonna de trouver cet exégète chevronné tellement chez lui dans les problèmes spéculatifs de la théologie. Au fait, il en vivait, comme de l’Écriture. Sa contemplation s’alimentait à l’une et à l’autre. C’était toujours la science de Dieu, et une science qui se tournait à aimer. Sa piété, parce qu’elle puisait aux sources authentiques, fut simple et profonde, sans aucun calcul, sans le moindre semblant d’ostentation. [5]»

(La Revue du Rosaire, n° 183, octobre 2006)


Notes    (↵ returns to text)

  1. Le P. Roland de Vaux de l’École biblique et archéologique française, était à la fois exégète de l’Ancien Testament et archéologue de terrain.
  2. La Vie intellectuelle, 10 avril 1938, p. 9-26 ; réédité dans Bible et Orient, Paris, Cerf 1967, p. 9-22.
  3. Ibidem p. 11-12.
  4. Ibidem p. 18.
  5. Ibidem p. 19.