{"id":11566,"date":"2018-11-10T16:47:05","date_gmt":"2018-11-10T15:47:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/?p=11566"},"modified":"2019-07-29T17:45:26","modified_gmt":"2019-07-29T15:45:26","slug":"jerusalem-pendant-la-guerre-par-le-pere-marie-joseph-lagrange-o-p","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/?p=11566","title":{"rendered":"\u00c9crits de circonstances : \u00c0 J\u00e9rusalem pendant la guerre [1914-1918]  par le p\u00e8re Marie-Joseph Lagrange o.p."},"content":{"rendered":"<div class=\"fcbkbttn_buttons_block\" id=\"fcbkbttn_left\"><div class=\"fcbkbttn_button\">\n\t\t\t\t\t<a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/\" target=\"_blank\">\n\t\t\t\t\t\t<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/plugins\/facebook-button-plugin\/images\/standard-facebook-ico.png\" alt=\"Fb-Button\" \/>\n\t\t\t\t\t<\/a>\n\t\t\t\t<\/div><div class=\"fcbkbttn_like \"><fb:like href=\"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/?p=11566\" action=\"like\" colorscheme=\"light\" layout=\"standard\"  width=\"225px\" size=\"small\"><\/fb:like><\/div><\/div><p><span style=\"color: #993300;\"><strong>\u00c9crits de circonstances<\/strong><\/span><\/p>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #993300;\">\u00c0 J\u00e9rusalem pendant la guerre [1914-1918]<a name=\"_ftnref1\"><\/a>[1]<\/span><span style=\"color: #993300;\">\u00a0<\/span><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #993300; font-size: 16px;\">Marie-Joseph Lagrange des Fr\u00e8res pr\u00eacheurs<\/span><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">In <em>Le Correspondant<\/em>, Paris, 23 f\u00e9vrier 1915,\u00a0t.258, pp. 640-658.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le 2 ao\u00fbt [1914], au matin, le bruit se r\u00e9pandit \u00e0 J\u00e9rusalem que tous les chevaux et les mulets avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9s pendant la nuit. L\u2019op\u00e9ration avait commenc\u00e9 peu apr\u00e8s minuit. Aucune voiture ne circula ce jour-l\u00e0. Puis on afficha la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale, de dix-neuf \u00e0 quarante-huit ans, et l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge.<\/p>\n<p>Nous ignorions encore ce qui se passait en Europe, mais le branle-bas de la Turquie ne pouvait \u00eatre qu\u2019un contrecoup, sur un signal venu d\u2019Allemagne. Aussi attendions-nous d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre l\u2019ordre du d\u00e9part pour nos mobilisables. Tout le jour s\u2019\u00e9coula dans le calme. C\u2019est seulement le 3 ao\u00fbt, \u00e0 deux heures du soir,<\/p>\n<div id=\"attachment_11605\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Jaffa-Port.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-11605\" class=\"size-medium wp-image-11605\" src=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Jaffa-Port-300x241.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"241\" srcset=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Jaffa-Port-300x241.jpg 300w, https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Jaffa-Port-768x616.jpg 768w, https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Jaffa-Port-730x586.jpg 730w, https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Jaffa-Port.jpg 902w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-11605\" class=\"wp-caption-text\">Port de Jaffa (1898-1914)<\/p><\/div>\n<p>que les mesures prises en France furent annonc\u00e9es par le Consulat. On y courut. Pr\u00e9cis\u00e9ment un bateau fran\u00e7ais abordait le lendemain \u00e0 Jaffa, en partance pour Alexandrie. Quelques heures suffirent pour examiner les livrets militaires, signer des feuilles de route provisoires, boucler les valises. Les mobilisables, sauf quatre ou cinq, \u00e9taient tous religieux ou pr\u00eatres. Ils partaient d\u00e8s le matin du 4 ao\u00fbt, accompagn\u00e9s d\u2019une foule sympathique\u00a0; l\u2019un d\u2019eux cria joyeusement quand le train s\u2019\u00e9branla\u00a0: \u00c0 nous la victoire\u00a0!<\/p>\n<p>Le soir, ce fut le tour des Allemands. Mais leur bonne volont\u00e9 se heurta \u00e0 une difficult\u00e9 qu\u2019ils n\u2019avaient pas voulu pr\u00e9voir\u00a0: la mer leur \u00e9chappait. Le m\u00eame instinct et le m\u00eame accord, qui entra\u00eenait le <em>Goeben <\/em>et le <em>Breslau\u00a0<\/em>des extr\u00e9mit\u00e9s de la M\u00e9diterran\u00e9e \u00e0 Constantinople, les d\u00e9cida \u00e0 prendre la voie de terre, co\u00fbteuse et p\u00e9nible. Malgr\u00e9 tout, le plus grand nombre atteignit ainsi l\u2019Allemagne.<\/p>\n<p>Durant ces premiers jours, l\u2019opinion \u00e9tait favorable \u00e0 la France. Peu de personnes savaient \u00e0 J\u00e9rusalem \u00e0 quel point la fortune de la Turquie \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 celle des Allemands par les Jeunes-Turcs. On ne trouvait dans le pass\u00e9 aucune cause de haine et, r\u00e9cemment encore, la France, en avan\u00e7ant cinq\u00a0cents millions \u00e0 la Turquie, lui avait rendu un service signal\u00e9. Les journaux illustr\u00e9s avaient montr\u00e9 Djemal Pacha, alors ministre de la marine, visitant les ateliers du Creusot, assistant aux exercices de tir. On savait qu\u2019il avait souhait\u00e9 bonne chance aux mobilis\u00e9s fran\u00e7ais \u00e0 leur d\u00e9part de Constantinople. La pens\u00e9e ne venait donc ni aux chr\u00e9tiens, ni aux musulmans, que les pr\u00e9paratifs de la Turquie dussent \u00eatre tourn\u00e9s contre nous. On les poursuivait cependant, avec une \u00e9nergie et un succ\u00e8s \u00e9galement inconnus jusqu\u2019alors.<\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 assist\u00e9 personnellement en Turquie \u00e0 plusieurs crises de guerre\u00a0: contre la Gr\u00e8ce, seule, d\u2019abord, puis contre l\u2019Italie, puis contre la Bulgarie, la Serbie et la Gr\u00e8ce. Le recrutement se faisait pour ainsi dire \u00e0 domicile. Les <em>zapti\u00e8s\u00a0<\/em>ou gendarmes racolaient dans les villages les gars les plus solides et ne paraissant pas trop d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 se soustraire au service.<\/p>\n<p>Car, on s\u2019y soustrayait sans grand\u2019peine, les ports n\u2019\u00e9tant gu\u00e8re surveill\u00e9s. Mais, durant ces premi\u00e8res journ\u00e9es d\u2019ao\u00fbt, ce fut, dans tout le pays, un \u00e9branlement g\u00e9n\u00e9ral. Il est peu probable qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 spontan\u00e9. On comprit que les ordres \u00e9taient s\u00e9rieux et que la r\u00e9pression serait inflexible. Les paysans accoururent de toutes parts. Le bureau de recrutement \u00e9tant en face du couvent de Saint-\u00c9tienne, nous ne pouvions sortir sans les voir align\u00e9s le long du mur, attendant leur tour pour \u00eatre inscrits, habill\u00e9s, arm\u00e9s. Le tout se faisait assez rapidement et sans d\u00e9sordre.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions surpris de cet empressement, mais beaucoup moins que les officiers turcs eux-m\u00eames. Ils t\u00e9moign\u00e8rent plusieurs fois de leur stup\u00e9faction. La mobilisation d\u00e9passait leurs esp\u00e9rances et l\u2019on peut affirmer que ce succ\u00e8s sans pr\u00e9c\u00e9dent contribua \u00e0 monter la t\u00eate au comit\u00e9 des Jeunes-Turcs. Ils n\u2019exag\u00e9raient pas en notant que jamais la Turquie n\u2019avait mis plus d\u2019hommes sous les armes. Et cette innovation ne fut pas la seule. On vit ces soldats improvis\u00e9s faire l\u2019exercice\u00a0! Je ne sais ce qui se passait aux environs de la capitale, mais \u00e0 J\u00e9rusalem, nagu\u00e8re encore, de simples exercices d\u2019assouplissement auraient crev\u00e9 toutes les coutures des pantalons et des vestons. Maintenant des tentes \u00e9taient dress\u00e9es, alternant avec des rang\u00e9es de fusils dernier mod\u00e8le, et dont on apprenait le maniement. Les soldats tiraient m\u00eame \u00e0 la cible et le ravissement fut \u00e0 son comble quand on les vit jouer \u00e0 la vraie guerre, avec des bless\u00e9s que ramassaient les infirmiers du Croissant-Rouge. Le secret de cette ardeur transpira bien vite. On avait aper\u00e7u des officiers blonds qui se tenaient \u00e0 cheval \u00e0 la mani\u00e8re allemande. Et l\u2019on commen\u00e7a \u00e0 se demander \u00e0 quoi servirait ce gigantesque effort\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e la plus naturelle \u00e9tait que la Turquie profiterait du trouble g\u00e9n\u00e9ral pour prendre sa revanche de la guerre d\u00e9sastreuse des Balkans. La Serbie \u00e9tait envahie par l\u2019Autriche. La Bulgarie boudait ses anciens alli\u00e9s. En juillet, <em>la Porte<\/em><a name=\"_ftnref2\"><\/a>[2] avait menac\u00e9 la Gr\u00e8ce d\u2019un conflit si elle maintenait l\u2019annexion de Mytil\u00e8ne. Et cependant personne ne crut, m\u00eame dans cette province \u00e9loign\u00e9e, que la Gr\u00e8ce d\u00fbt \u00eatre attaqu\u00e9e. Les relations devinrent au contraire plus cordiales entre le gouverneur et le Patriarcat grec.<\/p>\n<p>Que penser\u00a0? Il y eut d\u00e8s lors deux attitudes. Officiellement, c\u2019\u00e9tait toujours la neutralit\u00e9 et l\u2019on essayait de donner un motif plausible aux armements. Avait-on assez reproch\u00e9 aux Turcs de n\u2019\u00eatre jamais pr\u00eats\u00a0? La guerre des Balkans les avait surpris. Cette fois, ils \u00e9taient sur leurs gardes. Ils s\u2019y prenaient d\u2019avance, sans pr\u00e9tendre, toutefois, intervenir dans un conflit entre les grandes puissances, si indiff\u00e9rentes \u00e0 leur mauvaise fortune. Mais il fallait pr\u00e9voir les occasions. Quand les chr\u00e9tiens auraient \u00e9puis\u00e9 leurs forces, la Turquie appara\u00eetrait comme l\u2019arbitre des destin\u00e9es. Le raisonnement \u00e9tait na\u00eff, et plus que na\u00eff, et cependant plus d\u2019une personne \u00e0 J\u00e9rusalem et ailleurs s\u2019y laissa prendre. Il \u00e9tait, pensait-on, digne des Turcs. En r\u00e9alit\u00e9, les officiers turcs, les seuls dont l\u2019opinion compt\u00e2t en Turquie, ne croyaient nullement que la balance demeurerait \u00e9gale entre les bellig\u00e9rants. Le triomphe de l\u2019Allemagne avait pour eux la valeur d\u2019un axiome \u00e9vident, ils l\u2019ont souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9, comme la belle lumi\u00e8re de leur soleil. Ils comptaient sur les Allemands, leurs fr\u00e8res d\u2019armes, pour conqu\u00e9rir l\u2019\u00c9gypte et le Caucase, mais trop fiers pour les recevoir comme un pourboire jet\u00e9 \u00e0 leur neutralit\u00e9, ils entendaient les obtenir. C\u2019est ce qu\u2019on r\u00eavait \u00e0 J\u00e9rusalem dans les cercles militaires d\u00e8s la fin d\u2019ao\u00fbt. Il fallait y pr\u00e9parer l\u2019opinion et ce fut l\u2019\u0153uvre combin\u00e9e de l\u2019agence Wolff et de l\u2019agence ottomane.<\/p>\n<p>Le pays fut inond\u00e9 de d\u00e9p\u00eaches, r\u00e9dig\u00e9es en allemand, en arabe et en fran\u00e7ais. J\u2019en avais commenc\u00e9 la collection, \u00e9difiante \u00e0 plus d\u2019un titre. L\u2019emphase orientale et les outrances les plus chim\u00e9riques s\u2019y m\u00ealaient \u00e0 des perfidies savamment calcul\u00e9es.<\/p>\n<p>Notre d\u00e9part brusqu\u00e9 ne nous permit d\u2019emporter aucune note, et je n\u2019ose me fier \u00e0 ma m\u00e9moire pour reproduire des textes. C\u2019\u00e9tait peu d\u2019enfler outre mesure les succ\u00e8s des Allemands, de dissimuler les n\u00f4tres ou de les nier. Nous \u00e9tions accus\u00e9s d\u2019empoisonner les sources\u00a0; les femmes belges crevaient les yeux des bless\u00e9s dans les h\u00f4pitaux, jetaient les malades allemands dans l\u2019eau bouillante, s\u2019acharnaient sur le cadavre des morts.<\/p>\n<p>Les musulmans surtout faisaient leurs d\u00e9lices de cette litt\u00e9rature. Pour quelques Arm\u00e9niens qu\u2019on avait fait dispara\u00eetre afin de r\u00e9soudre la question d\u2019Arm\u00e9nie, pour quelques femmes bulgares mises \u00e0 mal, qui n\u2019auraient pas d\u00fb se trouver en Mac\u00e9doine, l\u2019Europe avait grond\u00e9 et envoy\u00e9 des gendarmes. Ces petites horreurs n\u2019\u00e9taient rien en comparaison des fureurs o\u00f9 se complaisait l\u2019Europe. Et maintenant, les Allemands se ruaient sur la Belgique pacifique. Sans compter que les chr\u00e9tiens, disciples de l\u2019\u00c9vangile, \u00e9taient tenus \u00e0 une loi de justice et de charit\u00e9, mais non les Turcs dont la foi s\u2019est fond\u00e9e et a grandi par la guerre. Ainsi la publicit\u00e9 allemande manquait son but. D\u2019autant que ses mensonges n\u2019avaient pas raison du scepticisme qui fait le fond de l\u2019esprit oriental. S\u2019il se compla\u00eet au merveilleux, c\u2019est \u00e0 la condition de n\u2019y pas croire. Et bient\u00f4t les communiqu\u00e9s fran\u00e7ais, par leur pr\u00e9cision, leur ton assur\u00e9, mais exempt de toute jactance, leur franchise refoul\u00e8rent cette inondation de calomnies. La lutte s\u2019engagea, devant une foule r\u00e9serv\u00e9e, mais attentive et passionn\u00e9e, entre les d\u00e9p\u00eaches de notre ambassadeur \u00e0 Constantinople, affich\u00e9es \u00e0 la Poste fran\u00e7aise, puis au Cr\u00e9dit lyonnais, et les d\u00e9p\u00eaches turco-allemandes qui s\u2019\u00e9talaient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, \u00e0 la Banque allemande, rehauss\u00e9es des portraits du Kaiser marquant le pas de parade avec ses fils, et du mar\u00e9chal de Hindenburg. Les communiqu\u00e9s allemands, s\u2019ils ne furent jamais compl\u00e8tement sinc\u00e8res, devinrent plus sobres, \u00e9tant domin\u00e9s et r\u00e9gl\u00e9s par la mani\u00e8re fran\u00e7aise, et renonc\u00e8rent \u00e0 ces comm\u00e9rages m\u00e9chants, indignes d\u2019une grande nation, et que M. le baron de Vangenheim n\u2019avait pas rougi de signer.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t m\u00eame le public hi\u00e9rosolymitain s\u2019aper\u00e7ut que les Allemands affectaient de rendre hommage \u00e0 la bravoure et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des Fran\u00e7ais. C\u2019\u00e9tait sans doute pour relever les avantages qu\u2019ils se donnaient\u00a0; c\u2019\u00e9tait plus encore pour accabler par le contraste nos alli\u00e9s, les Anglais. Les prisonniers allemands en France \u2013 et il y en avait donc\u00a0? \u2013 \u00e9taient trait\u00e9s avec humanit\u00e9. Ceux qu\u2019avait envoy\u00e9s en Angleterre la \u00ab\u00a0m\u00e9prisable petite arm\u00e9e anglaise\u00a0\u00bb \u00e9taient victimes des plus effroyables s\u00e9vices. D\u2019ailleurs que pouvait-on attendre de l\u2019Angleterre, ennemie acharn\u00e9e de l\u2019Islam\u00a0? Partout o\u00f9 r\u00e9gnait son influence, les mosqu\u00e9es \u00e9taient ferm\u00e9es ou confisqu\u00e9es, le culte musulman interdit ou pers\u00e9cut\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 ces attaques directes, venant surtout de l\u2019agence ottomane, les Anglais crurent devoir r\u00e9pondre. On afficha \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des d\u00e9p\u00eaches fran\u00e7aises des monitoires de l\u2019ambassadeur de la Grande-Bretagne \u00e0 Constantinople, qui donn\u00e8rent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux Ottomans. Ils annon\u00e7aient en termes voil\u00e9s, mais suffisamment clairs, le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 certaine puissance, si elle prenait parti dans un conflit qui ne la regardait pas. La fid\u00e9lit\u00e9 des troupes musulmanes \u00e0 la France et \u00e0 l\u2019Angleterre montrait assez que la religion n\u2019\u00e9tait point en cause. On citait le nom de ces troupes, et je me rappelle l\u2019embarras d\u2019un certain nombre d\u2019indig\u00e8nes en lisant les hauts-faits de nos <em>turcos<\/em>. Il fallut leur expliquer qu\u2019ils n\u2019avaient de turc que le nom.<\/p>\n<p>Cependant, insensiblement, l\u2019opinion se modifia. Au d\u00e9but, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, elle nous \u00e9tait favorable. Ce n\u2019est compromettre personne que de noter ici un fait connu de tous\u00a0: les catholiques latins, clients traditionnels de la France, avaient tr\u00e8s ouvertement manifest\u00e9 leur sympathie. Les Grecs orthodoxes inclinaient vers la Triple-Entente par suite de leurs attaches avec la Gr\u00e8ce et la Russie. Parmi les Juifs, la partie de beaucoup la plus nombreuse de la population, l\u2019opinion lib\u00e9rale penchait aussi vers nous, sans souhaiter le succ\u00e8s des Russes. Enfin, je tiens pour assur\u00e9 que les musulmans auxquels leur situation pr\u00eatait quelque autorit\u00e9 voyaient avec d\u00e9plaisir et inqui\u00e9tude le mouvement qui entra\u00eenait la Turquie dans l\u2019orbite de l\u2019Allemagne. D\u00e9j\u00e0 la colonie commerciale allemande avait pris une large place au soleil. Les Juifs ne supportaient la concurrence qu\u2019en se r\u00e9duisant \u00e0 un r\u00e9gime de famine\u00a0; les chr\u00e9tiens ne r\u00e9ussissaient gu\u00e8re que dans les articles de pi\u00e9t\u00e9 ou par la client\u00e8le des maisons religieuses\u00a0; les musulmans n\u2019entreprenaient m\u00eame pas la lutte commerciale, et trop souvent les banques allemandes avaient absorb\u00e9 leurs terres en \u00e9change de capitaux pr\u00eat\u00e9s \u00e0 des taux exorbitants.<\/p>\n<p>Quel mal avaient fait les Fran\u00e7ais\u00a0?<\/p>\n<p>On s\u2019irritait de les voir b\u00e2tir des \u00e9difices de belle apparence, mais encore \u00e9tait-ce la fortune du pays. Ces b\u00e2timents \u00e9taient des h\u00f4pitaux et des \u00e9coles, quelques-uns des couvents consacr\u00e9s \u00e0 la pri\u00e8re, institutions que l\u2019Islam sait comprendre. Je ne parle pas de la dette de gratitude contract\u00e9e par la Turquie envers la France et l\u2019Angleterre. On savait tr\u00e8s bien, m\u00eame dans le peuple, que les deux puissances occidentales avaient d\u00e9fendu contre la Russie l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de l\u2019empire ottoman. L\u2019Angleterre \u00e9tait en train de s\u2019installer sur le Nil, mais ce n\u2019\u00e9tait pas au d\u00e9triment de la Porte, puisque l\u2019\u00c9gypte demeurait sa vassale comme par le pass\u00e9. L\u2019Italie n\u2019avait-elle pas pris la Tripolitaine de haute lutte\u00a0? Ne d\u00e9tenait-elle pas Rhodes et le Dod\u00e9can\u00e8se\u00a0? L\u2019Autriche n\u2019avait-elle pas confisqu\u00e9 la Bosnie et l\u2019Herz\u00e9govine\u00a0? Le temps n\u2019\u00e9tait pas \u00e9loign\u00e9 o\u00f9 les mariniers de Jaffa avaient hardiment boycott\u00e9 les bateaux autrichiens. J\u2019ai vu moi-m\u00eame une foule hostile poursuivre et conspuer M. M., l\u2019agent du Lloyd. Comment cette m\u00eame population en vint-elle \u00e0 porter en triomphe les consuls d\u2019Allemagne et d\u2019Autriche\u00a0? C\u2019est le secret de l\u2019aberration la plus folle peut-\u00eatre dont l\u2019histoire ait \u00e0 faire mention.<\/p>\n<p>La seule explication plausible de cet \u00e9garement, c\u2019est le prestige incomparable de l\u2019Allemagne dans la Turquie d\u2019Asie. C\u2019est au d\u00e9sert, et parmi les B\u00e9douins, que nous avons entendu dire\u00a0: \u00ab\u00a0La France autrefois, l\u2019Allemagne aujourd\u2019hui.\u00a0\u00bb Je ne voudrais pas faire ici de politique\u00a0; il s\u2019agit seulement d\u2019analyser un \u00e9tat d\u2019\u00e2me oriental. Il est certain que, pour un Oriental, un gouvernement d\u00e9mocratique et presque anonyme manque de prestige. Les Ottomans n\u2019en sont plus \u00e0 se r\u00e9jouir, comme au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle, que la R\u00e9publique fran\u00e7aise ne puisse \u00e9pouser une archiduchesse d\u2019Autriche, mais ils disent volontiers\u00a0: la France est un pays riche, qui a de braves soldats, mais pas de sultan\u00a0! Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment comme un sultan, admirateur et rival des fils d\u2019Othman, que leur est apparu l\u2019empereur d\u2019Allemagne.<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment, par certains c\u00f4t\u00e9s, son entr\u00e9e \u00e0 J\u00e9rusalem manquait de prestige. Nous l\u2019avons vu chevaucher, en grand costume de touriste imp\u00e9rial, derri\u00e8re M. Thomas Cook coiff\u00e9 d\u2019un chapeau mou\u00a0; et la France a souri. Les Ottomans n\u2019ont retenu qu\u2019un geste\u00a0: le monarque le plus puissant de l\u2019Occident posant une couronne au tombeau de Saladin. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019est n\u00e9e cette l\u00e9gende que les Allemands avaient une certaine affinit\u00e9 avec l\u2019Islam. \u00ab\u00a0D\u2019abord, disaient les Turcs, ils ne nous ont jamais rien pris.\u00a0\u00bb Et c\u2019\u00e9tait un singulier m\u00e9rite, car quel peuple de l\u2019Europe n\u2019avait arrach\u00e9 sa feuille du gigantesque artichaut l\u00e9gendaire des Osmanlis\u00a0? Nous r\u00e9pondions qu\u2019ils \u00e9taient en train de s\u2019approprier le c\u0153ur de l\u2019artichaut, en mettant la main sur l\u2019arm\u00e9e, sur la marine, sur les chemins de fer\u2026 Mais c\u2019\u00e9tait, pensait-on, pour le bien de l\u2019empire. Et comme on projetait d\u00e9j\u00e0 de proclamer la guerre sainte, des th\u00e9ologiens subtils pr\u00e9par\u00e8rent l\u2019opinion en faisant des Allemands une cat\u00e9gorie religieuse sp\u00e9ciale. Ils n\u2019\u00e9taient pas tout \u00e0 fait musulmans, mais ils n\u2019\u00e9taient pas non plus tout \u00e0 fait des infid\u00e8les, puisqu\u2019ils admettaient l\u2019unit\u00e9 de Dieu, par o\u00f9 l\u2019on entendait qu\u2019ils niaient la Trinit\u00e9 et la divinit\u00e9 de J\u00e9sus-Christ. Ce serait l\u00e0 une grave injure et une calomnie \u00e0 l\u2019adresse des Allemands catholiques ou protestants conservateurs. Mais combien de professeurs de th\u00e9ologie protestante lib\u00e9rale auraient le droit de protester\u00a0? Comme les meneurs s\u2019en prenaient \u00e0 une pl\u00e8be grossi\u00e8re et ignorante, on alla jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9senter l\u2019empereur Guillaume comme un cousin \u00e9loign\u00e9 du sultan. Ils \u00e9taient si bien faits pour s\u2019entendre qu\u2019on leur donnait le m\u00eame pr\u00e9nom\u00a0: Mohammed Guillaume et Mohammed Rechid. Ce sont des choses que nous avons entendues.<\/p>\n<p>Toutefois chacun comprenait que la partie se jouait en Belgique et en Galicie et que la Turquie serait n\u00e9cessairement \u00e0 la merci du vainqueur. L\u2019opinion demeurait prudente, m\u00eame apr\u00e8s la d\u00e9faite de Charleroi si brillamment compens\u00e9e par la victoire de la Marne. Un Allemand avait affirm\u00e9 bruyamment que le 15 septembre les uhlans seraient \u00e0 Paris. \u00ab\u00a0Si Dieu le veut\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit son interlocuteur, employant la forme polie d\u2019acquiescement usit\u00e9e en pareil cas. \u2013 \u00ab\u00a0Qu\u2019il le veuille ou ne le veuille pas\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit le pseudo-infid\u00e8le, et l\u2019\u00e9v\u00e9nement ne lui avait pas donn\u00e9 raison. En attendant le choc d\u00e9cisif, le parti Jeune-Turc crut avis\u00e9 de r\u00e9aliser un programme sur lequel tous les Ottomans devaient \u00eatre d\u2019accord, proclamer la pleine ind\u00e9pendance de la Turquie par rapport \u00e0 tous les \u00c9tats d\u2019Europe. On \u00e9tait s\u00fbr que les Allemands et les Autrichiens ne protesteraient pas, puisqu\u2019ils \u00e9taient du complot, et l\u2019on esp\u00e9rait que les r\u00e9clamations de la Triple-Entente exciteraient enfin le sentiment national ou plut\u00f4t le feraient na\u00eetre, car il ne s\u2019\u00e9tait pas encore manifest\u00e9. On escomptait m\u00eame une d\u00e9claration de guerre. Autant que j\u2019en puis juger par le petit th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 nous \u00e9tions plac\u00e9s, le gouvernement a tenu absolument \u00e0 faire croire que la guerre lui a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e et d\u00e9clar\u00e9e.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re mesure hostile fut la suppression des postes \u00e9trang\u00e8res. \u00c0 J\u00e9rusalem, nous avions, outre la poste ottomane, l\u2019autrichienne, la russe, la fran\u00e7aise, l\u2019allemande, l\u2019italienne. C\u2019\u00e9tait \u00e9videmment un empi\u00e8tement sur les droits souverains du sultan. Sauf les postes russe et autrichienne, la derni\u00e8re la plus achaland\u00e9e, ces bureaux ne rapportaient pas grand profit. Personne ne voulait c\u00e9der seul, mais il semble qu\u2019on e\u00fbt consenti volontiers \u00e0 laisser aux Turcs le soin des lettres, s\u2019il y avait eu des chances s\u00e9rieuses qu\u2019elles parvinssent \u00e0 leur destination. Je ne m\u2019attarderai pas ici \u00e0 dire quelques uns des quiproquos de leur service, qui n\u2019\u00e9taient pas toujours amusants. Mais la suppression des postes, telle qu\u2019elle fut op\u00e9r\u00e9e, avait un caract\u00e8re de provocation et d\u2019insolence qui inaugurait une attitude.<\/p>\n<p>La France comprit l\u2019atteinte port\u00e9e \u00e0 sa dignit\u00e9. Elle ne r\u00e9pondit qu\u2019en assurant l\u2019inviolabilit\u00e9 des correspondances qui lui avaient \u00e9t\u00e9 confi\u00e9es. Aucune lettre venant de France ne fut remise aux bureaux turcs\u00a0; les agents du gouvernement n\u2019eurent pas la satisfaction de lire ce que pensaient d\u2019eux les r\u00e9fugi\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette mod\u00e9ration parut faiblesse. D\u2019un trait de plume, les Jeunes-Turcs effac\u00e8rent des si\u00e8cles d\u2019histoire en supprimant les capitulations. Il ne serait point ais\u00e9 de dire en quelques lignes tout ce que comportait cette mesure\u00a0; moins encore l\u2019\u00e9tait-il d\u2019expliquer aux gens de J\u00e9rusalem en quoi consistait, ce qu\u2019on nomma, \u00ab\u00a0la suppression des privil\u00e8ges des \u00e9trangers\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Cela veut dire\u00a0\u00bb, expliqua un docteur du droit nouveau, \u00ab\u00a0que si un \u00e9tranger te donne une gifle, tu peux et tu dois la lui rendre\u00a0\u00bb. Passe pour ce cas et le retour \u00e0 la loi orientale du talion. L\u2019ensemble \u00e9tait beaucoup plus compliqu\u00e9. Car le \u00ab\u00a0privil\u00e8ge\u00a0\u00bb des \u00e9trangers de ressortir \u00e0 une juridiction sp\u00e9ciale tient \u00e0 la nature m\u00eame du droit ottoman qui est une loi religieuse. Devant cette loi, le chr\u00e9tien n\u2019a aucun droit d\u2019aucune sorte. Il est un vaincu de l\u2019Islam, il s\u2019est rendu, il a capitul\u00e9. C\u2019est bien le moins qu\u2019on lui applique le droit sp\u00e9cial des capitulations.<\/p>\n<p>Mais il est bien vrai qu\u2019en fait les capitulations pouvaient passer pour un privil\u00e8ge. Les \u00e9trangers, que les indig\u00e8nes regardaient depuis si longtemps comme des personnes presque sacr\u00e9es auxquelles il n\u2019\u00e9tait pas prudent de toucher, \u00e9taient d\u00e9pouill\u00e9s de leur aur\u00e9ole. L\u2019enthousiasme fut \u00e0 son comble. On organisa, avec le concours des isra\u00e9lites, un cort\u00e8ge triomphal, on pronon\u00e7a des discours, on institua une f\u00eate comm\u00e9morative, on ajouta sur les timbres-poste\u00a0: \u00ab\u00a0Suppression des privil\u00e8ges des \u00e9trangers.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ainsi fut aboli un r\u00e9gime qui remontait \u00e0 Fran\u00e7ois I<sup>er<\/sup>. On poursuivit le pass\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 Charlemagne et Haroun-al-Raschid en abolissant le protectorat de la France sur les Lieux Saints. Par une confusion \u00e9trange, on en conclut qu\u2019aucun \u00e9tablissement religieux ne rel\u00e8verait d\u2019aucun consul, ce qui \u00e9tait, en fait, dissoudre des \u00e9tablissements dont plusieurs \u00e9taient reconnus par firman<a name=\"_ftnref3\"><\/a>[3] imp\u00e9rial. Et, par cette exag\u00e9ration pu\u00e9rile que l\u2019on rencontre si souvent chez les Turcs, quand ils se piquent d\u2019imiter certains proc\u00e9d\u00e9s des civilis\u00e9s, les religieux eux-m\u00eames \u00e9taient cens\u00e9s d\u00e9chus de la protection de leurs consuls nationaux. On ne fit qu\u2019en rire, mais la d\u00e9ch\u00e9ance dont on frappait la France annulait la clause du trait\u00e9 de Berlin qui reconnaissait son droit traditionnel \u00e0 prot\u00e9ger les Saints Lieux. L\u2019insulte \u00e9tait voulue et d\u2019autant plus sensible que le privil\u00e8ge fran\u00e7ais \u00e9tait purement honorifique. Cependant, cette fois encore, la France ne bougea pas. On \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 sauver, s\u2019il se pouvait et malgr\u00e9 elle, la Turquie de ses imprudences. La Triple-Entente, elle, s\u00e9rieusement, voulait aussi avoir la main forc\u00e9e.<\/p>\n<p>La politique du gouvernement jeune-turc \u00e9tait-elle suffisamment avis\u00e9e\u00a0? Je n\u2019ai pas \u00e0 en juger, et l\u2019on pensait, \u00e0 tort peut-\u00eatre, que le sort n\u2019en serait tranch\u00e9 qu\u2019en Europe. Il est certain qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s hardie, avec des allures d\u2019ind\u00e9pendance et de fiert\u00e9 qui allaient au c\u0153ur de tous les Ottomans. Elle justifiait m\u00eame la mobilisation. Car, disaient les habiles, sans la mobilisation nous n\u2019aurions jamais obtenu ce r\u00e9sultat. C\u2019\u00e9tait un succ\u00e8s, provisoire si l\u2019on veut, mais un succ\u00e8s. On trouvait de bonne guerre, et de guerre \u00e9conomique, de profiter des embarras des grandes puissances pour s\u2019affranchir de leur tutelle. L\u2019opinion applaudissait fr\u00e9n\u00e9tiquement, mais ne demandait rien au del\u00e0. Et peut-\u00eatre \u2013 ceux qui ont \u00e9t\u00e9 dans la coulisse pourraient nous le dire \u2013, l\u2019\u00e9l\u00e9ment civil du Comit\u00e9 Union et Progr\u00e8s, lui-m\u00eame, n\u2019aurait jamais \u00e9t\u00e9 plus loin si l\u2019Allemagne n\u2019avait exig\u00e9 davantage. Or l\u2019Allemagne disposait de l\u2019arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l\u2019intervalle, il \u00e9tait devenu \u00e9vident que cette arm\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas l\u2019arm\u00e9e nationale, compos\u00e9e de tous les \u00e9l\u00e9ments ethniques et religieux de l\u2019empire, que supposait la constitution lib\u00e9rale. Tous avaient \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s. Mais on d\u00e9clarait ouvertement aux juifs et aux chr\u00e9tiens qu\u2019ils \u00e9taient autoris\u00e9s \u00e0 se racheter pour une somme d\u2019environ 1\u00a0000 francs, et on les y invitait. Un tr\u00e8s grand nombre eut la faiblesse de financer, quoiqu\u2019ils eussent d\u00e9j\u00e0 pay\u00e9 une, et m\u00eame deux fois, lors des pr\u00e9c\u00e9dentes guerres. Ceux qui eurent le courage de tenir bon n\u2019obtinrent pas toujours d\u2019\u00eatre habill\u00e9s et arm\u00e9s comme les autres. On les tenait en marge de l\u2019arm\u00e9e, sous la tentation persistante de s\u2019en retirer. Au d\u00e9but, tous les hommes avaient \u00e9t\u00e9 pris, valides ou invalides. Sous le contr\u00f4le des officiers allemands, plusieurs furent renvoy\u00e9s, si bien que la mobilisation, qui avait englob\u00e9 d\u2019abord 1\u00a0100\u00a0000\u00a0hommes, fut r\u00e9duite, ce qu\u2019on m\u2019a assur\u00e9 d\u2019assez bonne source, \u00e0 800\u00a0000. Mais ces troupes \u00e9taient plus homog\u00e8nes que dans la guerre pr\u00e9c\u00e9dente et mieux pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 la pr\u00e9dication de la guerre sainte.<\/p>\n<p>Et, en d\u00e9pit des d\u00e9n\u00e9gations officielles, il devenait \u00e9vident que la mobilisation aboutissait, dans notre r\u00e9gion, \u00e0 une exp\u00e9dition contre l\u2019\u00c9gypte. Des B\u00e9douins venus de l\u2019est avaient vu le chemin de fer de Damas \u00e0 M\u00e9dine transporter des bataillons qu\u2019on dirigeait ensuite vers Aqaba. J\u00e9rusalem \u00e9tait travers\u00e9e de files interminables de chameaux charg\u00e9s de farine, de bl\u00e9, de munitions de guerre dans des bo\u00eetes \u00e0 l\u2019estampille allemande.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin d\u2019octobre, le bruit se r\u00e9pandit que plusieurs officiers allemands avaient entrepris de violer la fronti\u00e8re \u00e9gyptienne. Les renseignements que nous pr\u00eemes alors ne laissaient aucun doute. Accompagn\u00e9s d\u2019un petit d\u00e9tachement de soldats turcs, ces officiers avaient voulu contraindre les B\u00e9douins \u00e0 les conduire au del\u00e0 de la limite anglo-\u00e9gyptienne. Les B\u00e9douins avaient refus\u00e9. D\u2019o\u00f9 une bagarre, apr\u00e8s laquelle les Allemands, assez mortifi\u00e9s, revinrent \u00e0 J\u00e9rusalem, sans pouvoir arracher au gouvernement de Constantinople l\u2019approbation de leur raid compromettant.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment, on crut \u00e0 J\u00e9rusalem que la Porte serait assez forte pour r\u00e9sister \u00e0 la pression germanique. Mais, en recevant dans la Corne d\u2019Or le <em>G\u0153ben\u00a0<\/em>et le <em>Breslau<\/em>, les Turcs s\u2019\u00e9taient donn\u00e9 des ma\u00eetres. Ce qui avait \u00e9chou\u00e9 dans le sud contre les Anglais r\u00e9ussit dans la mer Noire contre les Russes. Le bombardement des environs d\u2019Odessa et de Th\u00e9odosia en pleine paix commen\u00e7ait la guerre.<\/p>\n<p>Le bruit s\u2019en r\u00e9pandit \u00e0 J\u00e9rusalem d\u00e8s le vendredi soir 30 octobre. Le jeudi 5 novembre, un pavillon de forme et de couleurs inusit\u00e9es flottait sur le consulat de France. Nous avions pass\u00e9 sous la protection de l\u2019Espagne et le dimanche suivant nous arbor\u00e2mes le drapeau jaune et rouge, pendant que les Anglais hissaient le pavillon am\u00e9ricain et les Russes le pavillon italien.<\/p>\n<p>On sait que la protection des citoyens fran\u00e7ais en Turquie a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, mais le district qui comprend J\u00e9rusalem et Jaffa avait un r\u00e9gime \u00e0 part. Ce fut une pens\u00e9e d\u00e9licate de confier des int\u00e9r\u00eats, qui \u00e9taient surtout religieux, et aux Lieux saints, \u00e0 la catholique Espagne.<\/p>\n<p>Il faut dire hautement que nous n\u2019avons pas eu \u00e0 le regretter. M. le comte de Ballobar, consul d\u2019Espagne \u00e0 J\u00e9rusalem, a prouv\u00e9 en toutes circonstances que son pays n\u2019a pas oubli\u00e9 ses nobles traditions, il a parl\u00e9 en son nom aussi fi\u00e8rement que l\u2019e\u00fbt fait un contemporain de Don Juan d\u2019Autriche. Qu\u2019il veuille bien agr\u00e9er l\u2019expression de notre reconnaissance pour un d\u00e9vouement inlassable qui n\u2019eut que trop souvent l\u2019occasion de s\u2019exercer parmi des contradictions incessantes et arbitraires. Quand nous en \u00e9tions exc\u00e9d\u00e9s, nous nous consolions en pensant que la m\u00eame incoh\u00e9rence devait r\u00e9gler \u2013 ou d\u00e9sorganiser \u2013 les choses militaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>J\u2019ose affirmer que le sentiment qui domina \u00e0 J\u00e9rusalem, quand il devint \u00e9vident que les Turcs avaient commenc\u00e9 la guerre, fut la consternation. Les patriotes d\u00e9ploraient cette immolation d\u2019un grand empire aux int\u00e9r\u00eats d\u2019un peuple \u00e9tranger. Et, \u00e0 supposer que les Allemands victorieux dussent intervenir pour obtenir des compensations \u00e0 la Turquie, qui d\u00e9fendrait les particuliers contre la ruine prochaine\u00a0? Les r\u00e9quisitions de chevaux, de chameaux, de mulets, de denr\u00e9es, dont aucune n\u2019\u00e9tait pay\u00e9e, m\u00eame en papier-monnaie, se poursuivaient syst\u00e9matiquement et d\u2019une fa\u00e7on compl\u00e8te que bien des indig\u00e8nes se demandaient si les Turcs ne prenaient pas plaisir \u00e0 ruiner les Arabes. On savait tr\u00e8s bien que la Triple-Entente avait la ma\u00eetrise absolue de la mer et on la provoquait \u00e0 attaquer un empire dont les villes les plus florissantes \u00e9taient la parure d\u2019un rivage sans d\u00e9fense, Jaffa, Ca\u00efffa, Beyrouth, Tripoli, Alexandrette, Smyrne\u2026\u00a0! Les calomnies stupides qu\u2019on avait r\u00e9pandues contre nous, et plus encore contre les Anglais, obtenaient le r\u00e9sultat inattendu d\u2019augmenter l\u2019\u00e9pouvante. Il fallait fuir ces b\u00eates f\u00e9roces. Les femmes des musulmans riches de Jaffa se r\u00e9fugi\u00e8rent \u00e0 J\u00e9rusalem et, pour mettre en s\u00fbret\u00e9 leur fortune, qui consiste surtout en bijoux, elles les d\u00e9pos\u00e8rent\u2026 au Cr\u00e9dit lyonnais\u00a0! Si bien que cet \u00e9tablissement, en m\u00eame temps que l\u2019Anglo-Banque, fut crochet\u00e9 d\u00e8s les premiers jours de la guerre. On prit tout, et quelques jours apr\u00e8s on rendit tout.<\/p>\n<p>Pour rassurer la population de Jaffa, l\u2019autorit\u00e9 recourut \u00e0 une mesure d\u2019apparence fort \u00e9nergique. M. le Consul d\u2019Espagne nous fit savoir officiellement que, d\u2019apr\u00e8s un ordre verbal \u2013 on n\u2019en donna jamais d\u2019autres\u00a0\u2013 tout bellig\u00e9rant qui tenterait de quitter la Turquie serait fusill\u00e9. Nous s\u00fbmes depuis qu\u2019on avait \u00e9t\u00e9 moins excessif \u00e0 Beyrouth et \u00e0 Constantinople. Les magistrats de J\u00e9rusalem professaient une crainte respectueuse du ca\u00efmacan<a name=\"_ftnref4\"><\/a>[4] de Jaffa, leur inf\u00e9rieur, mais une cr\u00e9ature d\u2019Enver-Pacha.<\/p>\n<p>Nous demeurions donc comme otages et l\u2019on nous fit savoir que, si les villes de la c\u00f4te \u00e9taient bombard\u00e9es, nous serions fusill\u00e9s. Menace vaine, car nous savions bien que les alli\u00e9s n\u2019avaient pas l\u2019intention d\u2019imiter les Allemands en br\u00fblant des villes ouvertes et que, s\u2019il leur plaisait d\u2019op\u00e9rer un d\u00e9barquement, les otages ne leur manqueraient pas pour des repr\u00e9sailles. Aussi les gens de Jaffa et de Ca\u00efffa, y compris quelques repr\u00e9sentants des colonies allemandes, continu\u00e8rent \u00e0 affluer \u00e0 J\u00e9rusalem et \u00e0 Naplouse. Chaque jour on croyait voir appara\u00eetre les escadres anglo-fran\u00e7aises. Pour paralyser leurs mouvements on d\u00e9cha\u00eena enfin le spectre de la guerre sainte. J\u00e9rusalem \u00e9tait, apr\u00e8s la Mecque qui demeura muette, croyons-nous, le centre religieux le plus favorable pour la proclamer, puisqu\u2019elle est la ville sainte par excellence, el-Qods. Il y eut donc une grande r\u00e9union \u00e0 la mosqu\u00e9e d\u2019Omar et un musulman fanatique, dont je tairai le nom, y pronon\u00e7a, en effet, des paroles incendiaires. Mais il faut rendre cette justice aux autorit\u00e9s religieuses et militaires, qu\u2019elles se montr\u00e8rent fort mod\u00e9r\u00e9es. Le commandant militaire et le mufti d\u00e9clar\u00e8rent nettement que toute atteinte aux droits des chr\u00e9tiens, Ottomans ou \u00e9trangers, serait s\u00e9v\u00e8rement punie. La m\u00eame consigne fut impos\u00e9e \u00e0 Damas et les journaux ont racont\u00e9 le geste tr\u00e8s authentique d\u2019un scheik v\u00e9n\u00e9r\u00e9 qui foula aux pieds son turban, pour symboliser le ch\u00e2timent r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 tout musulman qui maltraiterait un chr\u00e9tien. Aussi, pendant notre s\u00e9jour \u00e0 Damas, avons-nous vu promener l\u2019\u00e9tendard vert du Proph\u00e8te, avec des cris de mort vaguement prof\u00e9r\u00e9s, et un grand cliquetis de cimeterres, sans que personne s\u2019avis\u00e2t de nous insulter. Certains regards \u00e9taient charg\u00e9s de haine, mais ils se d\u00e9tournaient.<\/p>\n<p>C\u2019est que la guerre sainte n\u2019avait pas pour but d\u2019exciter dans l\u2019empire des troubles qui auraient amen\u00e9 l\u2019intervention des \u00c9tats-Unis, de l\u2019Italie et de l\u2019Espagne. Elle \u00e9tait exclusivement d\u2019exportation \u00e9trang\u00e8re et visait \u00e0 soulever contre la France l\u2019Afrique du Nord, contre l\u2019Angleterre l\u2019\u00c9gypte et les Indes, contre la Russie le Lazistan et le Turkestan. Des d\u00e9p\u00eaches annon\u00e7aient de partout la r\u00e9volution lib\u00e9ratrice, et trois millions de Persans \u00e9taient en armes pour chasser les Russes du Caucase de concert avec les arm\u00e9es turques d\u2019Anatolie.<\/p>\n<p>Les Allemands avaient vraiment persuad\u00e9 aux Turcs que l\u2019\u00c9gypte \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 se r\u00e9volter \u00ab\u00a0comme un seul homme\u00a0\u00bb, aussit\u00f4t qu\u2019un soldat musulman aurait paru sur les fronti\u00e8res. Ce premier point \u00e9tait facile. En un tournemain, l\u2019arm\u00e9e de la guerre sainte eut conquis le d\u00e9sert. Les Anglais avaient jug\u00e9 inutile de d\u00e9fendre El-Arich, oasis qui abrite quelques maisons, Nahel, situ\u00e9 entre Suez et Aqaba, point d\u2019eau de tr\u00e8s minime importance. Aussit\u00f4t, la Porte nomma \u2013 ainsi du moins s\u2019exprim\u00e8rent les d\u00e9p\u00eaches \u2013 un directeur des douanes \u00e9gyptiennes. Mais la fronti\u00e8re d\u2019\u00c9gypte, ce n\u2019\u00e9tait pas le canal de Suez. Les imaginations se montaient \u00e0 J\u00e9rusalem, et c\u2019\u00e9tait \u00e0 qui trouverait le moyen d\u2019op\u00e9rer ce nouveau passage de la mer Rouge. Sept cents pelles et des couffins sans nombre furent achet\u00e9s, sans doute pour former un passage en rejetant les sables. D\u2019autres proposaient des radeaux port\u00e9s sur des bo\u00eetes \u00e0 p\u00e9trole vides, et le fait est qu\u2019on les recueill\u00eet et qu\u2019on les transporta non pas par milliers, mais par dizaines de mille. Ce furent probablement les Allemands qui conseill\u00e8rent la fabrication de bateaux en t\u00f4le que nous v\u00eemes sur des trains de chemin de fer en Galil\u00e9e. Je ne dis rien des suites de cette campagne, car mon but n\u2019est pas de rivaliser avec nos strat\u00e9gistes hi\u00e9rosolymitains. Au fond, ils demeuraient fort sceptiques sur le r\u00e9sultat de cette tentative hasardeuse et je doute comme eux qu\u2019elle soit jamais pouss\u00e9e bien loin sans artillerie lourde. C\u2019est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du canal, c\u2019est de l\u2019\u00c9gypte que devait venir le salut. Or l\u2019\u00c9gypte est demeur\u00e9e silencieuse\u00a0; le Sphinx n\u2019a rien dit ou il a dit que la Chim\u00e8re volait trop haut et faisait trop de bruit. Pourtant les musulmans des bords du Nil n\u2019\u00e9taient point dans leur c\u0153ur insensibles \u00e0 l\u2019appel du Proph\u00e8te et les masses pr\u00e9f\u00e9raient, dit-on, \u00eatre exploit\u00e9es et tondues de pr\u00e8s par des coreligionnaires que de jouir des bienfaits tr\u00e8s r\u00e9els de l\u2019occupation anglaise. Mais on ne leur demanda pas leur avis, et leur pr\u00e9f\u00e9rence intime pour des oppresseurs de leur choix n\u2019est pas telle qu\u2019ils s\u2019exposent de plein gr\u00e9 \u00e0 perdre le fruit de leur docilit\u00e9 pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>La guerre sainte \u00e9tait, entre les mains de l\u2019Islam, une arme redout\u00e9e. C\u2019est un fusil qu\u2019il fallait avoir toujours sur l\u2019\u00e9paule, mais sans tirer. La Turquie a tir\u00e9 et le fusil a fait long feu, du moins dans les pays o\u00f9 le fanatisme musulman n\u2019est point tr\u00e8s ardent. Peut-\u00eatre en Tripolitaine aurait-on encore quelque chose \u00e0 surveiller de tr\u00e8s pr\u00e8s si l\u2019incendie n\u2019\u00e9tait pas \u00e9teint \u00e0 son foyer\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Ce n\u2019est s\u00fbrement pas l\u2019agitation produite par la guerre sainte qui amena les mesures prises contre les religieux fran\u00e7ais et les religieuses. Nos relations avec les autorit\u00e9s et la population avaient toujours \u00e9t\u00e9 excellentes. Les Filles de la charit\u00e9, en particulier, jouissaient en Turquie, depuis la guerre de Crim\u00e9e, d\u2019une popularit\u00e9 incomparable. Quand la municipalit\u00e9 de J\u00e9rusalem se r\u00e9solut \u00e0 organiser un h\u00f4pital apr\u00e8s la cr\u00e9ation de tant d\u2019h\u00f4pitaux \u00e9trangers, c\u2019est \u00e0 leur d\u00e9vouement qu\u2019on fit appel.<\/p>\n<p>La guerre n\u2019avait rien chang\u00e9 \u00e0 cet \u00e9tat de choses. Si la population avait \u00e9t\u00e9 surexcit\u00e9e contre nous, elle e\u00fbt, \u00e0 tout le moins, t\u00e9moign\u00e9 sa satisfaction quand religieux et religieuses quitt\u00e8rent leurs demeures. Il n\u2019en fut rien. Quant aux autorit\u00e9s civiles et militaires, je puis dire, sans compromettre personne, qu\u2019elles ne firent qu\u2019ob\u00e9ir \u00e0 des ordres imp\u00e9ratifs et r\u00e9it\u00e9r\u00e9s. Ne pouvant rester fid\u00e8les \u00e0 leur ancienne sympathie, ne voulant pas se d\u00e9partir en notre pr\u00e9sence de m\u00e9nagements courtois, elles se montr\u00e8rent le moins possible, et la police, g\u00ean\u00e9e dans son r\u00f4le nouveau, me rappelait l\u2019embarras des excellents gendarmes qui nous ont expuls\u00e9s en 1880, priant \u00e0 voix basse que nous les dispensions de nous mettre la main au collet. L\u2019ex\u00e9cution ne se produisit pas le m\u00eame jour, et j\u2019en note rapidement les phases principales, sans entrer dans le d\u00e9tail des ordres et des contre-ordres o\u00f9 je ne me reconna\u00eetrais plus.<\/p>\n<p>D\u00e8s le 7 novembre, avant m\u00eame le d\u00e9part de M. le Consul de France, les \u00e9tablissements de Sainte-Anne et de Saint-Pierre \u00e9taient d\u00e9sign\u00e9s pour servir de casernes. Les religieux eurent cinq jours pour les \u00e9vacuer. On mit dans les \u00e9glises et les biblioth\u00e8ques tous les objets mobiliers\u00a0; les scell\u00e9s furent appos\u00e9s sur les portes et furent respect\u00e9s, du moins jusqu\u2019\u00e0 notre d\u00e9part. Les P\u00e8res franciscains de Terre sainte offrirent alors l\u2019hospitalit\u00e9 aux P\u00e8res b\u00e9n\u00e9dictins, aux P\u00e8res blancs et aux communaut\u00e9s de religieuses situ\u00e9es en dehors de la ville\u00a0: Carm\u00e9lites, Clarisses, B\u00e9n\u00e9dictines du Calvaire. Notre-Dame de France, le grand hospice des Assomptionnistes, accueillit les P\u00e8res de Saint-Pierre et quelques Fran\u00e7ais expuls\u00e9s de Jaffa, tout en devenant le si\u00e8ge de l\u2019\u00e9tat-major ottoman. Le commandant militaire avait exprim\u00e9 le d\u00e9sir qu\u2019on se group\u00e2t, le plus possible, afin d\u2019assurer plus facilement la s\u00e9curit\u00e9 de tous.<\/p>\n<p>Personne n\u2019a cru s\u00e9rieusement \u00e0 un massacre, ni m\u00eame \u00e0 des s\u00e9vices exerc\u00e9s par la population. On pensait, sans oser le dire, que les troupes, quand elles reviendraient battues et d\u00e9band\u00e9es de leur entreprise contre l\u2019\u00c9gypte, se vengeraient par des cruaut\u00e9s. Cette crainte, encore suspendue sur ce qui est rest\u00e9 de chr\u00e9tiens \u00e0 J\u00e9rusalem, n\u2019est malheureusement pas chim\u00e9rique. Mais alors, en novembre 1914, aucun massacre n\u2019\u00e9tait \u00e0 craindre, si le gouvernement ne donnait le signal. Aussi demeur\u00e2mes-nous, pour notre part, parfaitement tranquilles, dans notre couvent de Saint-\u00c9tienne. On allait et venait, comme de coutume. Avant la guerre, on s\u2019\u00e9tait plaint souvent de voleurs qui ne respectaient pas les \u00e9trangers\u00a0; depuis la proclamation de la loi martiale, tout \u00e9tait rentr\u00e9 dans l\u2019ordre. Nous n\u2019avons jamais refus\u00e9 de l\u2019eau aux mobilis\u00e9s qui attendaient leur tour devant le bureau de recrutement, souvent pendant des heures, mais si, une fois ou deux sur mille, elle fut demand\u00e9e avec arrogance, il \u00e9tait ais\u00e9 d\u2019obtenir justice des impertinents.<\/p>\n<p>Cependant, le 3 d\u00e9cembre, le P\u00e8re prieur nous avertit, au sortir de table, que nous devions \u00eatre pr\u00eats en deux heures \u00e0 partir pour Orfa avec les autres religieux appartenant aux nations bellig\u00e9rantes, les Belges compris. Orfa est l\u2019ancienne \u00c9desse, situ\u00e9e entre Alep et Diarb\u00e9kir, dans la haute M\u00e9sopotamie, \u00e9loign\u00e9e de deux journ\u00e9es de caravane du point\u00a0<em>terminus\u00a0<\/em>du chemin de fer d\u2019Alep. La perspective de passer l\u2019hiver dans cette solitude, o\u00f9 il serait tr\u00e8s difficile d\u2019arriver, de se loger et de se nourrir, n\u2019avait rien d\u2019agr\u00e9able. Cependant, Fran\u00e7ais demeur\u00e9s \u00e0 J\u00e9rusalem, r\u00e9form\u00e9s d\u00e9j\u00e0 deux fois ou trop \u00e2g\u00e9s pour \u00eatre utiles en France, oblig\u00e9s, pensions-nous, par devoir, \u00e0 ne pas d\u00e9serter des positions fran\u00e7aises, nous \u00e9prouv\u00e2mes un certain orgueil d\u2019\u00eatre associ\u00e9s par nos ennemis aux \u00e9preuves de la patrie.<\/p>\n<p>Ces ennemis, ce n\u2019\u00e9taient pas les Turcs, instruments malavis\u00e9s d\u2019une haine plus profonde\u00a0; il n\u2019y avait pas \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre, c\u2019\u00e9taient les Allemands. Ce mot m\u00eame de \u00ab\u00a0camp de concentration\u00a0\u00bb, dont la police avait plein la bouche, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 par des Turcs. Comme je me plaignais \u00e0 un religieux allemand, qui fr\u00e9quentait, m\u00eame alors, notre biblioth\u00e8que, de ce que le proc\u00e9d\u00e9 avait d\u2019odieux. \u00ab\u00a0C\u2019est\u00a0\u00bb, me r\u00e9pondit-il du tac ou tac, \u00ab\u00a0ce qui s\u2019est pass\u00e9 pour les religieux allemands que les Fran\u00e7ais ont transport\u00e9s en Corse.\u00a0\u00bb Ainsi c\u2019\u00e9tait donc la querelle des Allemands que vengeaient les Turcs, sans distinguer entre les mobilisables et les invalides\u00a0! Il est d\u2019ailleurs aussi honorable pour nos h\u00f4tes, que pour nous, qu\u2019ils n\u2019aient pas prononc\u00e9 le mot de cet \u00ab\u00a0espion-envahissement\u00a0\u00bb, r\u00e9alit\u00e9 si redoutable en France, et qui y justifiait la mesure qu\u2019on pr\u00e9tendait nous appliquer.<\/p>\n<p>Les Allemands avaient \u00e9tal\u00e9 bruyamment les sentiments religieux du Kaiser, affectant de traiter en officiers les pr\u00eatres fran\u00e7ais prisonniers\u00a0; nous avions bien droit aux m\u00eames \u00e9gards, et l\u2019on nous invitait \u00e0 partir \u00e0 pied, sous l\u2019\u0153il de la police, pour une r\u00e9gion \u00e0 peine accessible durant l\u2019hiver\u00a0! \u00c9tait-ce donc pour nous massacrer en route\u00a0? Plusieurs l\u2019appr\u00e9hendaient. D\u2019autres qui pr\u00e9tendaient mieux conna\u00eetre les Turcs ne voyaient, dans leur grosse voix, qu\u2019un artifice pour nous renvoyer en Europe sans passer par Jaffa, dont on craignait les mariniers. Et c\u2019est ainsi qu\u2019en Turquie on ne sait jamais si l\u2019on joue la com\u00e9die ou si l\u2019on pr\u00e9pare le d\u00e9nouement le plus tragique. Les deux solutions sont toujours \u00e9galement probables. Prendre tout du bon c\u00f4t\u00e9, c\u2019est donner un d\u00e9menti \u00e0 l\u2019histoire, m\u00eame la plus r\u00e9cente, qui fut aussi atroce durant les massacres d\u2019Arm\u00e9nie qu\u2019aux plus mauvais jours du pass\u00e9. Et lorsqu\u2019on traite avec les Turcs, diplomates si d\u00e9li\u00e9s, esprits fertiles en ressources, figures graves qui dissimulent \u00e0 peine le sourire int\u00e9rieur, on se dit qu\u2019il ne faut jamais d\u00e9sesp\u00e9rer de rien. Ce qui tourna franchement \u00e0 la com\u00e9die, ce fut l\u2019examen m\u00e9dical qu\u2019on nous imposa durant deux jours, devant un jury de quatre majors, dont un juif allemand. Le r\u00e9sultat fut de former trois cat\u00e9gories. Sur environ cent cinquante religieux, on exemptait trois vieillards qu\u2019on jugeait d\u00e9cid\u00e9ment invalides, quoique l\u2019un d\u2019eux ait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 faire le voyage, et tr\u00e8s all\u00e8grement. La masse \u00e9tait divis\u00e9e en deux groupes\u00a0: ceux qui pouvaient aller \u00e0 pied, et ceux qu\u2019on ne devait faire voyager qu\u2019en voiture, jusqu\u2019au point le plus voisin du chemin de fer, au del\u00e0 de Naplouse. Or les premiers furent autoris\u00e9s \u00e0 se fournir des voitures et les seconds y furent invit\u00e9s\u00a0! M. le Consul d\u2019Espagne pourvut \u00e0 tout, et nous nous achemin\u00e2mes vers Naplouse par groupes. On partit le 13, le 14 et le 15 d\u00e9cembre. Le temps fut admirablement beau. En cours de route, quelques femmes marqu\u00e8rent agr\u00e9ablement, par un geste, qu\u2019on devait nous couper le cou. Aucune autre manifestation hostile, et cependant nous rencontr\u00e2mes des pi\u00e9tons de toutes races conduisant d\u2019innombrables chameaux \u00e0 toutes bosses, des r\u00e9giments en marche, des soldats d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s. Des Fran\u00e7ais auraient-ils toujours \u00e9t\u00e9 aussi ma\u00eetres d\u2019eux-m\u00eames devant des \u00ab\u00a0otages\u00a0\u00bb confortablement install\u00e9s dans des voitures d\u00e9couvertes\u00a0? Ces Orientaux, issus de tant de pays divers, auraient sans doute la dent plus dure, mais, pour le moment, cela ne les regardait pas. Ils accomplissaient froidement la consigne de ne rien dire, comme ils auraient accompli celle de taper ferme.<\/p>\n<p>La police, digne et cependant b\u00e9nigne, nous comptait deux fois par jour. \u00c0 Naplouse, elle crut ing\u00e9nieux, dans ce but, de nous faire monter et descendre un escalier. Mais, comme le troupier qui ne trouve jamais le m\u00eame nombre de marches en montant \u00e0 l\u2019Arc de Triomphe et en en descendant, elle \u00ab\u00a0s\u2019embrouilla dans la s\u00e9rie\u00a0\u00bb. Emport\u00e9s dans un torrent d\u2019\u00e9v\u00e9nements grandioses, les lecteurs ne supporteraient pas le r\u00e9cit des menus incidents de notre voyage. Naturellement, nous protest\u00e2mes quand on mit quelques-uns d\u2019entre nous dans un wagon \u00e0 bestiaux. Mais le chef de gare s\u2019excusa, s\u2019empressa de rectifier la situation quand ce fut possible et puis\u2026, quand on est en plein mouvement de troupes\u00a0!<\/p>\n<p>Enfin nous arriv\u00e2mes \u00e0 Damas\u00a0; on nous r\u00e9partit entre divers h\u00f4tels et l\u2019on nous annon\u00e7a que dans une nuit ou deux nous continuerions sur Orfa. Les optimistes s\u2019avou\u00e8rent vaincus quand nous appr\u00eemes que d\u00e9j\u00e0 les Lazaristes et les J\u00e9suites de Damas \u00e9taient partis. Et cependant, apr\u00e8s deux jours d\u2019attente, on nous avertit tout \u00e0 coup que nous allions \u00eatre conduits \u00e0 Beyrouth pour nous embarquer \u00e0 la premi\u00e8re occasion.<\/p>\n<p>Et apr\u00e8s quelques nouvelles tergiversations, nous part\u00eemes en effet de Beyrouth pour le Pir\u00e9e sur un bateau italien, avec des religieuses qui attendaient, elles aussi, la permission. Ce d\u00e9part des religieux et des religieuses fut une expulsion. Les religieuses fran\u00e7aises demeur\u00e9es \u00e0 J\u00e9rusalem pendant l\u2019exode furent embarqu\u00e9es \u00e0 Jaffa sur un ordre expr\u00e8s du gouvernement. Comme l\u2019avait annonc\u00e9 Djemal-Pacha, aux premiers jours de janvier, il ne restait plus en Syrie ni en Palestine de religieux ni de religieuses fran\u00e7aises. D\u2019infimes exceptions ne sauraient faire compte.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p>Comment expliquer cette s\u00e9rie de mesures incoh\u00e9rentes\u00a0? Le but principal \u00e9tait de supprimer l\u2019action fran\u00e7aise en Syrie, et c\u2019est l\u2019\u0153uvre des Allemands. Les Fran\u00e7ais ont \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9s de tous les services publics, chemin de fer et autres, qu\u2019ils avaient fond\u00e9s, pour \u00eatre remplac\u00e9s le plus souvent par des Allemands. Environ deux cents Fran\u00e7ais de Beyrouth sont encore, au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, intern\u00e9s \u00e0 Damas. Les religieux et les religieuses, m\u00eame hospitali\u00e8res<a name=\"_ftnref5\"><\/a>[5], ont \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s, et il n\u2019est pas douteux qu\u2019on ait vis\u00e9 surtout les \u00e9coles. On a chass\u00e9 tout le monde, mais d\u00e8s le premier jour on s\u2019est acharn\u00e9 sur les \u00e9coles, o\u00f9 l\u2019on a pr\u00e9tendu remplacer les Fr\u00e8res par des ma\u00eetres de fortune qu\u2019on a d\u2019ailleurs le plus grand mal \u00e0 recruter.<\/p>\n<p>Ce dessein est parfaitement net. Il \u00e9tait n\u00e9cessaire, pour le remplir, d\u2019\u00e9loigner les Fran\u00e7ais et les Fran\u00e7aises dont on craignait l\u2019influence, mais il suffisait, pour cela, de les envoyer dans un camp de concentration. Cette solution fournissait des otages, gage de tranquillit\u00e9 pour les ports. Si donc on a laiss\u00e9 partir pour la France les religieux et les religieuses, mais eux seuls, c\u2019est que la Porte a d\u00e9f\u00e9r\u00e9 aux d\u00e9sirs du Saint-P\u00e8re. Je ne crois pas \u00eatre indiscret en disant ici que Beno\u00eet XV lui-m\u00eame a bien voulu m\u2019en donner l\u2019assurance. Si le Pape avait obtenu notre d\u00e9part pendant que nous gardions nos positions acquises par un long labeur, la d\u00e9marche e\u00fbt \u00e9t\u00e9<\/p>\n<div id=\"attachment_11581\" style=\"width: 216px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Beno\u00eet-XV.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-11581\" class=\"size-medium wp-image-11581\" src=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Beno\u00eet-XV-206x300.jpg\" alt=\"\" width=\"206\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Beno\u00eet-XV-206x300.jpg 206w, https:\/\/mj-lagrange.org\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Beno\u00eet-XV.jpg 703w\" sizes=\"auto, (max-width: 206px) 100vw, 206px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-11581\" class=\"wp-caption-text\">Beno\u00eet XV<\/p><\/div>\n<p>pr\u00e9matur\u00e9e, car notre \u00e9loignement e\u00fbt facilit\u00e9 l\u2019usurpation. Mais, comme les faits le prouvent, notre expulsion \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9e et en grande partie ex\u00e9cut\u00e9e, quand il est parvenu \u00e0 faire r\u00e9voquer l\u2019ordre vraiment barbare qui nous parquait \u00e0 Orfa. Il a donc rendu \u00e0 des Fran\u00e7ais un bon office signal\u00e9, ce qui est bien rendre service \u00e0 la France, d\u2019autant qu\u2019il se pr\u00e9occupe encore, je le sais, du salut des Fran\u00e7ais la\u00efques et de la pr\u00e9servation de tous les \u00e9tablissements religieux fran\u00e7ais. Je suppose qu\u2019il en a \u00e9t\u00e9 remerci\u00e9 par qui de droit, apr\u00e8s que les expuls\u00e9s, pour la plupart de passage \u00e0 Rome, ont \u00e9t\u00e9 admis \u00e0 lui t\u00e9moigner leur profonde gratitude.<\/p>\n<p>\u00c0 Rome, il est vrai, quelques Allemands ont essay\u00e9 de donner le change. Ils ont persuad\u00e9 \u00e0 des neutres, presque \u00e0 des Fran\u00e7ais, qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient employ\u00e9s pour nous d\u00e9livrer des mains des Turcs. Il est certain, en effet, que les Turcs n\u2019ont rien fait sans leur permission. Mais ils n\u2019avaient non plus rien fait sans leur ordre. Apr\u00e8s avoir expuls\u00e9 les Fran\u00e7ais de leurs situations, les Allemands, s\u2019\u00e9tant empar\u00e9 des positions utiles et lucratives, n\u2019avaient aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 laisser en Turquie, \u00e0 l\u2019\u00e9tat de pers\u00e9cut\u00e9s, des religieux et des religieuses que les populations ne connaissaient que pour leurs bienfaits. On n\u2019avait jamais os\u00e9 parler d\u2019emmener \u00e0 Orfa les religieuses et, si elles \u00e9taient demeur\u00e9es en Syrie, les mis\u00e9reux dont elles prenaient soin se seraient accroch\u00e9s \u00e0 leurs manteaux. Maintenant le champ est compl\u00e8tement libre, l\u2019influence allemande peut s\u2019exercer. Mais il faudrait de l\u2019impudence pour faire valoir aupr\u00e8s du Saint-Si\u00e8ge un acte qui, pris en bloc, est un acte de destruction. Ce fut un des crimes de l\u2019Allemagne, au cours de cette guerre, d\u2019avoir engag\u00e9 les Turcs \u00e0 chasser de pauvres filles qu\u2019ils honoraient comme des reines. Il ne sert \u00e0 rien aux Turcs de dire qu\u2019ils ont imit\u00e9 la pratique du gouvernement fran\u00e7ais envers les congr\u00e9gations. Ils l\u2019ont souvent all\u00e9gu\u00e9e et non sans un sourire. M\u00eame alors nous ne consentions pas \u00e0 baisser la t\u00eate comme Fran\u00e7ais\u00a0; ce sont l\u00e0 des affaires int\u00e9rieures qui ne regardent pas les \u00e9trangers. Nous avons toujours \u00e9t\u00e9 loyalement prot\u00e9g\u00e9s et soutenus par notre gouvernement et, si la guerre au cl\u00e9ricalisme n\u2019est pas un article d\u2019exportation, l\u2019opposition n\u2019est pas non plus de mise au dehors. C\u2019est \u00e0 nos compatriotes \u00e0 se demander s\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 justes envers nous, car notre \u0153uvre a toujours \u00e9t\u00e9 la m\u00eame en France et \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Les Turcs feraient mieux d\u2019avouer que cette lourde ironie leur a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9e, comme tout le reste, par les comp\u00e8res qui sont devenus leurs patrons. D\u2019eux-m\u00eames ils ne se seraient pas r\u00e9solus \u00e0 se passer des services des congr\u00e9gations, dans un pays o\u00f9 l\u2019instruction publique est \u00e0 peine organis\u00e9e et l\u2019assistance publique pas du tout.<\/p>\n<p>Les Allemands, et les Autrichiens surtout, plus expos\u00e9s aux coups des Turcs, ont eu des reproches sanglants pour l\u2019alliance immorale de la France et du Croissant. La France chr\u00e9tienne usa du moins de son influence en faveur des chr\u00e9tiens. Ce qu\u2019a fait l\u2019Allemagne, nous l\u2019avons dit. Que fera-t-elle\u00a0? On peut tout craindre quand on voit les feuilles allemandes appr\u00e9hender que l\u2019indiscipline des soldats turcs ne les conduise aux pires exc\u00e8s. Les bons ap\u00f4tres\u00a0! Les soldats ottomans ne feront que ce qu\u2019on les laissera faire. C\u2019est aux Allemands de faire respecter la discipline\u00a0; ils ont pris la responsabilit\u00e9 de ce qui se passe en Turquie. Plus d\u2019un officier ottoman, dont je tairai le nom, a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 trop ti\u00e8de pour les int\u00e9r\u00eats allemands, trop timor\u00e9 dans l\u2019ex\u00e9cution des mesures prises contre les Fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Mais les Allemands seront-ils toujours les ma\u00eetres\u00a0? Beaucoup le croient encore en Turquie, de nombreux officiers ont engag\u00e9 leur fortune sur cette carte, mais combien peu, m\u00eame de musulmans, le d\u00e9sirent\u00a0! De temps en temps le bruit court qu\u2019une r\u00e9volution a \u00e9clat\u00e9 \u00e0 Constantinople. Depuis le 4 ao\u00fbt, Enver-Pacha a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 tous les quinze jours. Je suis persuad\u00e9 pour ma part qu\u2019aucune r\u00e9volution ne se fera toute seule, mais que le pays est \u00e0 bout de souffrances\u00a0; il en conna\u00eet les auteurs et il est m\u00fbr pour qu\u2019on lui fasse une r\u00e9volution.<\/p>\n<p>On m\u2019a souvent reproch\u00e9 d\u2019\u00eatre turcophile.<\/p>\n<p>Je pense, en effet, que les longues et cordiales relations entre la Turquie et la France n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 inutiles aux Turcs et ont laiss\u00e9 chez eux un souvenir toujours vivant, m\u00eame parmi les officiers. Plusieurs n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 nous le dire en exprimant le v\u0153u de n\u2019\u00eatre pas oblig\u00e9s \u00e0 combattre directement contre les Fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre ai-je pris trop en bonne part des proc\u00e9d\u00e9s qui, somme toute, sont injustifiables. On avait besoin de casernes et d\u2019h\u00f4pitaux, soit\u00a0; on pouvait exiger de nous des abris pour les soldats, et nous offrions volontiers de soigner les bless\u00e9s. La guerre obligeait-elle \u00e0 mettre sur le pav\u00e9 tant d\u2019enfants des \u00e9coles et tant de vieillards et d\u2019infirmes hospitalis\u00e9s\u00a0? Il y eut aussi, m\u00eame \u00e0 la Custodie de Terre-Sainte, des visites de police insolentes autant qu\u2019inutiles. Ce n\u2019\u00e9tait pas non plus la peine de d\u00e9molir l\u2019autel de l\u2019\u00e9glise anglicane de J\u00e9rusalem pour y chercher des canons.<\/p>\n<p>Mais pourquoi ne dirions-nous pas que la mani\u00e8re allemande n\u2019a pas compl\u00e8tement d\u00e9teint sur les Turcs\u00a0? Ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 aussi brutaux, ni surtout aussi syst\u00e9matiques. Il faut toujours revenir au mot d\u2019incoh\u00e9rence. Quelques-uns s\u2019abandonnaient au r\u00eave grandiose d\u2019une Turquie r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e et conqu\u00e9rante, avec un reste d\u2019illusion chevaleresque et id\u00e9aliste qu\u2019ils tiennent de nous, comme Saladin a refl\u00e9t\u00e9 quelque chose des fa\u00e7ons courtoises de la chevalerie. Les esprits positifs croyaient entreprendre une affaire, mais, sachant bien qu\u2019ils jouaient quitte ou double, \u00e9taient soucieux de ne pas s\u2019engager \u00e0 fond pour ne pas payer trop cher.<\/p>\n<p>Le grand art des Allemands fut de les contraindre \u00e0 se compromettre et ils ont r\u00e9ussi, parce qu\u2019il y a, dans le comit\u00e9 <em>Union et Progr\u00e8s<\/em>, une vague r\u00e9miniscence du jacobinisme de 1793 qui s\u2019est impos\u00e9 par des crimes que l\u2019Europe ne pourrait plus pardonner. Cette disposition est la seule qui soit actuellement redoutable. Se sentant perdus, les Jeunes-Turcs n\u2019entra\u00eeneront-ils pas tout ce qui reste de Fran\u00e7ais en Orient dans leur ruine\u00a0? Quelques bons esprits ne le pensent pas et croient savoir que les principaux membres du parti seraient bien aises de ne point pousser les choses au pire. Quoi qu\u2019il en soit, la meilleure mani\u00e8re d\u2019\u00e9viter des malheurs, ce serait d\u2019agir vite.<\/p>\n<p>Chaque jour, depuis que la guerre est d\u00e9clar\u00e9e, on s\u2019attend, de Jaffa \u00e0 Alexandrette, \u00e0 voir surgir du fond de la mer les trois couleurs, jadis lib\u00e9ratrices. Elles le seraient encore. Je n\u2019affronterai point le ridicule d\u2019esquisser un plan de campagne. Mais je puis bien d\u00e9clarer, comme t\u00e9moin oculaire, que nous ne comptons gu\u00e8re d\u2019autres ennemis acharn\u00e9s en Syrie que ceux qui ont remplac\u00e9 notre influence par un joug odieux. Il est naturel qu\u2019en France on soit exc\u00e9d\u00e9 contre les Turcs dont l\u2019ingratitude d\u00e9passe vraiment la mesure. Mais les vrais coupables ne sont peut-\u00eatre pas tr\u00e8s nombreux. Et je suis s\u00fbr que personne chez nous ne songe \u00e0 ch\u00e2tier s\u00e9v\u00e8rement des populations entra\u00een\u00e9es malgr\u00e9 elles dans une sinistre aventure. Il s\u2019agit bien plut\u00f4t de leur rendre un peu de paix, de justice, et en somme plus d\u2019ind\u00e9pendance qu\u2019elles n\u2019en ont.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Paris, 10 f\u00e9vrier [1915].<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Fr. Marie-Joseph Lagrange\u00a0des Fr\u00e8res pr\u00eacheurs<\/p>\n<p>Association des Amis du P\u00e8re Lagrange<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/\">https:\/\/www.mj-lagrange.org<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a name=\"_ftn1\"><\/a>[1]M. le Directeur du <em>Correspondant\u00a0<\/em>a eu souvent l\u2019obligeance de me demander des notes sur les choses de Turquie. J\u2019avais toujours eu le regret de ne pas r\u00e9pondre \u00e0 son appel, r\u00e9solu de ne pas m\u2019immiscer dans les affaires d\u2019un pays qui nous laissait chez lui toute licence de poursuivre en paix nos \u00e9tudes. Les circonstances actuelles me rendent plus libre. Encore verra-t-on que je n\u2019ai point perdu la m\u00e9moire des excellents rapports que j\u2019ai eu durant vingt-cinq ans avec les autorit\u00e9s ottomanes.<\/p>\n<p><a name=\"_ftn2\"><\/a>[2][<em>La Sublime Porte<\/em>= Empire ottoman]<\/p>\n<p><a name=\"_ftn3\"><\/a>[3][autorisation]<\/p>\n<p><a name=\"_ftn4\"><\/a>[4][Dignitaire de l\u2019empire ottoman]<\/p>\n<p><a name=\"_ftn5\"><\/a>[5]Dans leur empressement \u00e0 tout prendre, les commissaires ont emport\u00e9 des h\u00f4pitaux des instruments de chirurgie fort inutiles \u00e0 des guerriers, du moins apr\u00e8s le moment de leur naissance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crits de circonstances \u00c0 J\u00e9rusalem pendant la guerre [1914-1918][1]\u00a0 Marie-Joseph Lagrange des Fr\u00e8res pr\u00eacheurs &nbsp; In Le Correspondant, Paris, 23 f\u00e9vrier 1915,\u00a0t.258, pp. 640-658. &nbsp; Le 2 ao\u00fbt [1914], au matin, le bruit se r\u00e9pandit \u00e0 J\u00e9rusalem que tous les chevaux et les mulets avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9s pendant la nuit. L\u2019op\u00e9ration avait commenc\u00e9 peu apr\u00e8s &#8230;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/?p=11566\" class=\"more-link\">Continue reading &lsquo;\u00c9crits de circonstances : \u00c0 J\u00e9rusalem pendant la guerre [1914-1918]  par le p\u00e8re Marie-Joseph Lagrange o.p.&rsquo; &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26],"tags":[],"class_list":["post-11566","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-quelques-ecrits-du-pere-lagrange"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11566","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11566"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11566\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":12875,"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11566\/revisions\/12875"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11566"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11566"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.mj-lagrange.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11566"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}