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29 avril 2020

Belle fête de sainte Catherine de Sienne (+29 avril 1380), apôtre de la miséricorde qui a accompagné de sa prière et de son amour fraternel un condamné à mort , Niccolo di Tuldo.

Avec ma prière au Seigneur. Fr. Manuel.

Photos: Sainte Catherine de Sienne. Siena. Peintre : Le Sodoma.

 

 

 

29 avril 2020
« Voici l’homme ! »
De l’homme « crustacé » à l’homme qui protège et fait grandir la vie
Fr. Manuel Rivero O.P.

« Voici l’homme !» (Jn 19,5), s’était exclamé Pilate le Vendredi saint. Il ne pensait pas si bien dire. Couronné d’épines, son corps déchiré par les coups de fouet des soldats romains, Jésus manifeste la puissance fidèle de Dieu dans l’amour et la vérité.
« Voici l’homme ! » Cette déclaration prophétique de Pilate interpelle l’homme contemporain. Qu’est-ce qu’un homme ? Où se trouve la grandeur de l’homme ? Tout au long de l’histoire de l’humanité, les peuples ont célébré les héros qui ont versé leur sang pour Dieu, pour la patrie, pour défendre la justice et les faibles … L’Église célèbre avec éclat ses martyrs. Le plus grand des martyrs est Jésus, le témoin fidèle de Dieu.

Pilate a eu raison de dire à la foule « Voici l’homme ! » En effet, Jésus est l’homme parfait qui a donné sa vie pour sauver l’humanité.
Le philosophe français, Blaise Pascal (†1662) a écrit : « Le propre de la puissance est de protéger ». La puissance de l’homme se manifeste dans la protection de la vie.

La femme a connu des évolutions et des révolutions qui ont modifié considérablement son statut social et sa mentalité. Elle ne votait pas, maintenant elle assume les plus hautes responsabilités dans l’État. Elle restait souvent à la maison accomplissant un véritable labeur de gestion et d’éducation des enfants, maintenant elle assume et le travail professionnel et la prise en charge de la maison et des enfants. Elle dépendait de l’homme dans sa vie sexuelle et pour la maternité, maintenant elle décide d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants et de gérer sa sexualité sans lien direct avec la maternité. Il arrive que l’homme demande dans le couple à avoir un enfant et la femme refuse. La femme peut aussi vivre la maternité sans mener une existence conjugale par les techniques artificielles de fécondation. Il arrive que des femmes déclarent ouvertement : « Nous allons prendre le pouvoir. »

En revanche, l’homme continue son travail, sa vie sexuelle et sa participation à la politique comme les siècles précédents.
Il ne se passe pas un jour sans que les moyens de communication sociale racontent des faits de violence conjugale qui peuvent aller jusqu’au meurtre.

Comment dépasser les rapports de domination qui ne conduisent qu’au malheur ? Comment harmoniser les relations homme et femme et sur quelles valeurs ? En quoi consiste le pouvoir et la force ? Quel est le but de l’existence ?

Ces questions ne sont pas inutiles. Elles s’avèrent même indispensables.

Quel est l’image de l’homme aujourd’hui ? Quelle est son identité ?

La publicité et les films nous montrent un idéal masculin qui repose sur l’avoir : des richesses, le pouvoir, la musculation, des tatouages, des vêtements et des voitures de luxe … Tout cela constitue des moyens. Les médias exaltent aussi l’image de l’homme séducteur, fêtard, avec la mentalité d’un adolescent qui ne s’engage pas et qui critique tout sans construire grand-chose. Parmi ces exemples, il y a James Bond. Image affligeante d’un irresponsable stérile.

Où se trouve donc le sens de la vie de l’homme ?

« Voici l’homme ! » Jésus représente la perfection de la masculinité, pleinement homme et pleinement Dieu. Jésus est l’homme qui est allé le plus loin dans l’amour des autres parce qu’il est allé le plus loin dans sa relation à Dieu le Père. Comme la croix comporte une dimension verticale vers le Ciel et une dimension horizontale, ainsi l’homme trouve son équilibre et sa perfection dans la relation verticale avec Dieu et dans la relation horizontale avec ses frères et ses sœurs en humanité.

Le saint pape Jean Paul II nous a donné une belle formule pour le mystère de Jésus qui éclaire le mystère de tout homme : « Jésus est le visage humain de Dieu et le visage divin de l’homme. » (Ecclesia in America, n° 67). L’homme a une vocation à partager la vie de Dieu et à protéger la vie du prochain.

Le philosophe italien Jules Evola a parlé de l’homme « crustacé » pour évoquer la dureté extérieure et la mollesse intérieure qui peuvent menacer l’homme. D’ailleurs, plus l’homme sent sa faiblesse et plus il fait montre de force et l’inverse. Comme dit le proverbe : « Dis-moi de quoi tu te vantes et je te dirai ce qui te manque ! ».

Il convient de parler de la virilité spirituelle, de cette force d’âme au service de la vie sans peur ni mollesse. D’ailleurs la virilité spirituelle est vécue par des femmes qui aiment de manière désintéressée en faisant face à de nombreuses épreuves et souffrances pour protéger la vie.

L’homme aime les défis que ce soit dans le sport, dans la politique, dans l’économie ou dans l’amour. Aujourd’hui, l’homme à un défi à relever pour harmoniser les relations familiales dans la force de l’amour et de la vérité.

L’historien anglais Arnold Joseph Toynbee (†1975), après avoir étudié l’histoire des civilisations, est arrivé à la conclusion que les civilisations naissent en réponse à un défi. Des « minorités créatrices » apportent alors une vision et elles conçoivent des plans d’action pour l’ensemble de la société. Les civilisations déclinent quand le défi disparaît. D’où sa phrase lapidaire : « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre. »

L’Église catholique a aussi un défi à relever dans la pastorale des hommes. Ils sont rares dans les églises par rapport au nombre de femmes. Pourquoi ? Pour quel motif les hommes ne sont-ils pas attirés par la prière communautaire et la catéchèse ? Faut-il renouveler la pastorale et la spiritualité masculine ?

Dans son Exhortation apostolique catholique aux hommes, mes fils spirituels du diocèse de Phoenix , datée du 29 septembre 2015, Monseigneur Thomas J. Olmsted, évêque de Phoenix (États-Unis), analyse l’évolution de l’identité masculine et il propose des pistes pour un renouveau de l’évangélisation de l’homme et de sa mission dans l’Église.

Chaque diocèse gagnerait à contextualiser la réflexion sur le plan local.

Les jeunes garçons ont besoin de « tuteurs » pour grandir dans la droiture aussi bien dans les quartiers que dans les paroisses.
Certaines activités peuvent être vécus entre hommes. Nous avons des exemples dans le pèlerinage des pères de famille, ou dans le cycle de formation biblique à l’île Maurice « Jésus, vrai homme ».

Il faudrait aussi travailler l’image de l’homme dans le cœur des femmes et des enfants. Je me souviens de cet enfant qui disait en catéchèse, probablement en reprenant des propos de sa mère : « Les hommes, on n’en a pas besoin ! » Déclaration qui renvoyait à des souffrances : alcoolisme, irresponsabilité, violences, infidélité …

Des études statiques récentes en Martinique signalaient que 60% d’enfants grandissaient sans père. L’absence du père a des conséquences négatives profondes sur l’enfant. La mère doit accomplir les rôles du père et de la mère.

En prison, des personnes détenues avouent toujours souffrir de l’absence du père : « Je n’ai jamais appelé un homme en lui disant ‘papa’ ».
« Voici l’homme Jésus ! » Il est le modèle de masculinité réussie !

Image : Christ. Corse.

 

29 avril 2020
Les femmes, apôtres des apôtres
Fr. Manuel Rivero O.P.

Les évangiles accordent la première place aux femmes dans les récits des apparitions pascales. Elles sont les premières à se rendre au tombeau de Jésus alors que soleil commence à peine à poindre (cf. Mt 28,1s ; Jn 20,1). Dans ce passage de la nuit à l’aurore, les femmes disciples de Jésus vont recevoir la lumière du Christ ressuscité et leur cœur sera rempli de joie : « Réjouissez-vous » (Mt 28,9).

Jésus apparaît en premier à Marie Madeleine (cf. Mc 16,9 ; Jn 20,15s). La femme blessée, torturée par les démons. Le chiffre de sept démons, expulsés par Jésus, manifeste la plénitude du mal à l’œuvre dans le corps et dans l’âme de Marie Madeleine. Elle est choisie, par Jésus ressuscité, pour porter la bonne nouvelle de sa victoire sur la mort aux apôtres sceptiques, lents à croire. Là où le péché avait abondé, la grâce pascale va surabonder. Marie Madeleine devient alors la femme nouvelle, la Nouvelle Ève, qui rayonne la vie de Dieu. C’est à juste titre qu’elle est aussi appelée « apôtre des apôtres ».

L’homme contemporain, souvent agnostique, aurait tort d’imaginer que les contemporains de Jésus croyaient sans peine aux discours religieux. Les évangélistes, comme saint Marc, ne cachent pas le refus de croire des apôtres aux témoignages des femmes, qui rentrent après avoir vu le tombeau vide et rencontré vivant Jésus le crucifié.

Les évangiles mettent en lumière la foi et la fidélité des femmes à l’égard de Jésus. Alors que Judas a vendu son maître et que Pierre l’a renié devant une servante du grand-prêtre, Marie Madeleine et les autres femmes disciples de Jésus l’ont suivi jusqu’au Calvaire. Bouleversées, ne pouvant pas dormir, elles se sont levées dans la nuit pour honorer le sépulcre de celui qui les a libérées du mal et introduites dans l’amour de Dieu, Jésus.

La Vierge Marie, la Mère de Jésus, ne figure pas dans les récits des apparitions pascales. Cela ne veut pas dire que son Fils ne lui soit pas apparue. Saint Vincent Ferrier O.P. (†1419), saint Ignace de Loyola (†1556), le père Marie-Joseph Lagrange O.P. (†1938) et le saint pape Jean-Paul II (†2005), ont pensé dans la lumière de la foi et de la prière que Jésus était apparu à sa Mère mais que cette apparition relevait du secret de Dieu. Le père Lagrange, fondateur de l’École biblique de Jérusalem, a écrit dans son « Évangile de Jésus-Christ » que Jésus était apparu en premier à sa mère.

Le théologien H.U. von Balthasar (†1988) avait déclaré : « Marie est ‘la Reine des apôtres’, sans revendiquer pour elle les pouvoirs apostoliques. Elle a autre chose et beaucoup plus. » (Lettre apostolique Mulieris dignitatem en 1988 de Jean-Paul II, note 55).
La femme, sanctuaire de la vie, a bénéficié la première des apparitions de Jésus. Par leur témoignage de foi, Marie Madeleine et les autres femmes, disciples de Jésus, ont fait resplendir la lumière du Christ dans le cœur de ceux qui ont accueilli avec foi leur message.
Dans la Bible, les femmes juives ne sont pas prêtresses mais prophètes. Inspiré par l’Esprit de Dieu, le prophète annonce la volonté de Dieu. La Vierge Marie est prophète. Marie Madeleine est aussi prophète.

Jésus ressuscité accorde la maternité spirituelle aux femmes qui deviennent apôtres, c’est-à-dire envoyées : « Va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. », déclare Jésus à Marie Madeleine (Jn 20,17) qui prêchera les merveilles de Dieu aux apôtres.

N’oublions pas que dans les canons eucharistiques, une femme, la Vierge Marie, est toujours citée en premier, avant les apôtres, les martyrs et tous les saints. La Vierge Marie a reçu la grâce des commencements dans le mystère du Salut. Elle est la première chrétienne, la première Église, présente aux noces de Cana, sur le Calvaire et dans la « chambre haute » lors de la Pentecôte. La Vierge Marie est « Femme » et « Mère ».

La vie de l’enfant commence dans le sein de la femme, sa mère. Dieu a voulu aussi que la vie de la foi commence et s’épanouisse dans la prière et le témoignage des femmes.

Le Nouveau Testament signale la maternité spirituelle des femmes chrétiennes. Par exemple, saint Paul rappelle à son disciple bien-aimé, Timothée la foi de sa grand-mère, Loïs, et de sa mère Eunice (2 Tm 1,5).

Si nous pensons à La Réunion, nous pouvons nous réjouir de la foi des femmes, des mères et des grands-mères. Ce sont souvent elles qui transmettent l’Évangile et qui apprennent à prier aux enfants.

En ce moment où le monde souffre des confinements et de la pandémie, les bâtiments des églises sont fermés mais les « églises domestiques » vivent plus que jamais, c’est-à-dire les familles chrétiennes se rassemblent dans la prière et le partage de la Parole de Dieu.
En prison, les personnes détenues évoquent régulièrement le témoignage reçu dans la famille.

La femme chrétienne a reçu une vocation et une mission : la maternité spirituelle.

Qu’il est beau et fécond de recevoir un témoignage de foi et de prière de la part de sa mère ou de sa grand-mère. Personnellement, je me souviens d’une prière récitée par ma mère vers la fin de sa vie. Prière poétique qu’elle connaissait par cœur et qu’elle reprenait à demi-consciente dans l’épreuve de la maladie.

Saint Thomas d’Aquin (†1274), le grand docteur de l’Église, rappelle la mission des parents dans sa dimension corporelle et spirituelle qu’il compare au ministère des prêtres : «Certains propagent et entretiennent la vie spirituelle par un ministère uniquement spirituel, et cela revient au sacrement de l’ordre ; d’autres le font pour la vie à la fois corporelle et spirituelle, et cela se réalise par le sacrement de mariage, dans lequel l’homme et la femme s’unissent pour engendrer les enfants et leur enseigner le culte de Dieu » (S. Thomas d’Aquin, Summa contra Gentiles, IV, 58 ; cité par le saint pape Jean-Paul II, Exhortation apostolique Familiaris consortio en 1981).

Dieu a accordé à la femme une grâce particulière, « le génie féminin », selon l’expression de Jean-Paul II dans sa Lettre aux femmes (n°10), datée du 29 juin 1995. Cette grâce féminine se déploie de manière complémentaire et réciproque avec la grâce masculine : « Le féminin réalise l’« humain » tout autant que le fait le masculin, mais selon une harmonique différente et complémentaire » (Lettre aux femmes, n°7).

Saint Jean-Paul II enseignait que Dieu avait confié l’homme à la femme dans cette grâce féminine qui comprend la maternité spirituelle (cf. Mulieris dignitatem, n°30).

Les religieuses qui renoncent à la maternité physique pour le Royaume des cieux reçoivent en abondance cette grâce de la maternité spirituelle. Nous le constatons particulièrement dans l’éducation. Je pense aux filles, élèves des sœurs de Saint-Joseph de Cluny à Port-au-Prince, qui vénéraient les sœurs éducatrices.

Dans ses notes personnelles prises au cours de la retraite spirituelle annuelle en 1963, le saint pape Jean-Paul II écrit : « L’Église — le Corps mystique de Jésus —, c’est comme une « esse ad Patrem » (être vers le Père) sociale. Les sœurs, qui choisissent le Christ comme époux à travers les vœux, entrent de façon particulière dans ce « esse ad Patrem », non seulement personnellement, mais en marquant ainsi une certaine empreinte de ce « esse » (être) sur toute la vie sociale. D’où leur grande utilité pour l’Église et dans l’Église. Elles forment d’une certaine façon, sa colonne vertébrale. »

À La Réunion, les religieuses forment cette « colonne vertébrale » de l’Église. Les sœurs de Saint-Joseph de Cluny et les Filles de Marie ont marqué des générations d’enfants et de jeunes les tournant « vers le Père de Jésus ».

Sœur Inès de Jesús (†1993), moniale dominicaine du monastère de Caleruega (Espagne), berceau de saint Dominique, a évoqué dans son Journal spirituel inédit « la déchirure » de l’âme dans sa maternité spirituelle. Il y a la déchirure physique de l’accouchement et la déchirure spirituelle dans l’accouchement des âmes à la vie de Dieu.

« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12,24), enseigne Jésus dans cette image qui annonce sa mort et sa résurrection.

Les femmes, qu’elles soient célibataires, mères de famille ou religieuses, ont reçu cet appel à transmettre la grâce pascale à travers leur prière, leur témoignage d’amour et leurs enseignements.
Rendons grâce à Dieu pour ces merveilles !

Image : sainte Marie Madeleine. Brea.

 

29 avril 2020
Sainte Catherine de Sienne, † 1380
Tertiaire dominicaine et Docteur de l’Église

16 août 1880, le père Lagrange, qui avait une dévotion pour Sainte Catherine de Sienne, écrit dans son Journal spirituel :
« Être humble et pacifique : j’ai manqué à ces deux points en promenade. »
Puis, il cite une pensée de Ste Catherine de Sienne (Lettres, Cartier, 2, 118) :

« L’humble, continuelle et fidèle prière. Cette prière est une mère, tout embrasée et enivrée du Précieux Sang ; elle nourrit les vertus sur son sein. »

Photo : Sainte Catherine de Sienne (détail) par Rutilio Manetti (1630)

 

 

Dimanche 26 avril 2020
Fractio panis (Luc 24, 35)
Ils reconnaissent Jésus à la fraction du pain
Nous retrouvons en ce dimanche, dans l’évangile de saint Luc 24, 13-35, les pèlerins d’Emmaüs à partir d’un extrait du commentaire du P. Lagrange insistant particulièrement sur la reconnaissance de Jésus au moment de la fraction du pain :

Il semble que Luc ait voulu montrer dans les apparitions une sorte de « crescendo », Jésus ayant daigné dans sa Sagesse préparer les disciples à une révélation aussi extraordinaire, en leur laissant l’occasion d’en mesurer pour ainsi dire la réalité. Les disciples d’Emmaüs le reconnaissent à la fraction du pain, mais ne le voient pas manger ; il mangera plus tard. Aussi insistent-ils sur la « fraction du pain (verset 35) ». Pour donner à ce mot le sens précis, il suffit de supposer que Jésus avait sa manière à lui de rompre le pain après l’avoir béni, manière que les siens connaissaient. D’après saint Cyrille d’Alexandrie (commentaire syriaque et « Catena ») les yeux des disciples furent ouverts après que l’enseignement eût éveillé la foi. Après tout ce que le Christ avait dit, le voyant agir comme autrefois, le retrouvant dans un geste consacré, ils le reconnurent. […]

L’importance de l’événement est telle que les deux disciples, renonçant au repos qu’on goûte si volontiers quand on est rentré chez soi, partent à l’heure même pour informer les Apôtres, qu’ils espèrent rencontrer encore à Jérusalem. Et de fait tout le groupe est réuni. […] Ce sont donc bien les autres disciples qui probablement aux premiers mots des deux disciples répondent qu’en effet le Seigneur est bien ressuscité et qu’il a apparu à Simon, c’est-à-dire à Pierre. […]

Sur la « fractio panis ». On ne peut nier que ce terme n’ait ici quelque chose de mystérieux. En tout cas on ne saurait l’expliquer comme notre locution vulgaire : casser une croûte.

(M.-J. Lagrange des Frères Prêcheurs, extrait de son commentaire dans L’Évangile selon saint Luc, « coll. Études bibliques » 5e édition, Lecoffre-Gabalda, 1941.)

Photo : Christ and pilgrims of Emmaus-Diego Velazquez(c. 1620)Metropolitan Museum of Art, NY.

 

Prédication pour la fête de saint Marc, le 25 avril 2020
Monastère des moniales dominicaines (Saint-Denis/La Réunion. France).
Fr. Manuel Rivero O.P.
Qui est l’auteur de la Bible ? La foi chrétienne précisée dans le catéchisme de l’Église catholique enseigne que l’auteur de la révélation biblique est le Saint Esprit. Pourtant nous reconnaissons chaque évangéliste comme auteur de son œuvre. Saint Marc en est un. Il est l’artisan du deuxième évangile, c’est-à-dire, le Saint Esprit l’a inspiré dans sa culture, dans sa langue, sans ses pensées et dans sa prière, dans son émotivité et dans son travail …
Pour la foi chrétienne, Dieu ne se révèle pas dans une dictée. Nous ne sommes pas non plus une religion du Livre mais la religion du Verbe vivant !
Guidé par le Saint Esprit, saint Marc a fait œuvre de théologien et de prédicateur. À partir des prédications des apôtres, des récits des enseignements et des miracles de Jésus transmis de manière orale, saint Marc a bâti un Évangile qui semble s’adresser aux païens, non Juifs hors de Palestine et notamment à Rome. Il traduit les noms araméens pour que les païens les comprennent.
Dans sa pédagogie, saint Marc a développé son enseignement sur Jésus-Christ, Fils de Dieu, autour de la question « Qui donc est cet homme ? ». Qui est cet homme qui commande aux vents et aux vagues de la mer, qui agit avec autorité sur les démons et qui guérit les malades ? Qui est ce prophète qui manifeste le mystère de Dieu avec autorité ? Qui est cet homme qui affronte la mort dans l’amour et qui ressuscite ?
La tradition de l’Église dans l’enseignements des évêques et des docteurs a vu en saint Marc l’interprète de la prédication de saint Pierre à Rome. Marc ou Jean-Marc serait originaire de Jérusalem, compagnon de Paul, de Barnabé et de Pierre à Rome. Son Évangile qui insiste sur la nécessité de porter la croix à la suite de Jésus pourrait concerner les chrétiens persécutés par l’empereur romain Néron après l’année 64.
Quels enseignements pouvons-nous en tirer pour notre vie spirituelle ? Tout d’abord, Dieu aime l’unité mais non l’uniformité. Nous avons quatre évangiles et non un seul. Saint Marc fait partie des évangiles synoptiques -Matthieu, Marc et Luc- qui comportent beaucoup de récits communs.
Dieu aime le pluralisme théologique et spirituel. Le poète espagnol Léon Felipe, mort exilé au Mexique en 1968, a partagé son expérience de Dieu dans ce poème : « Nadie fue ayer, ni va hoy, ni irá mañana hacia Dios por este mismo camino que yo voy. Para cada hombre guarda un rayo nuevo de luz el sol y un camino virgen Dios. », que je traduis de manière assez littérale : « Personne n’alla vers Dieu hier, ni va aujourd’hui ni ira demain sur ce même chemin où je vais. Chaque matin, pour chaque homme, un nouveau rayon de lumière lui est donné par le soleil et un chemin virginal par Dieu. »
Retenons que chacun va à Dieu par un chemin virginal. Un proverbe dit que « les comparaisons sont odieuses ». Cela s’avère juste aussi dans la vie spirituelle.
Un autre enseignement : Dieu se révèle petit à petit dans le temps et à travers les événements du quotidien. Saint Marc a probablement écrit trente ans après la mort et la résurrection de Jésus. La tradition orale l’emportait sur les écrits. Les apôtres venant à mourir martyrs, il fallait mettre par écrit leur enseignement pour faire connaître Jésus aux Juifs et aux païens, dans le monde entier.
Nous n’avons pas le manuscrit original de l’Évangile selon saint Marc. Nous en avons des copies d’où la critique textuelle, la critique littéraire, l’étude exégétique et théologique de ce texte évangélique.
Lors de son discours d’inauguration de l’École biblique de Jérusalem le 15 novembre 1890, le père Marie-Joseph Lagrange avait déclaré : « Dieu a donné dans la Bible un travail interminable à l’intelligence humaine et, remarquez-le bien, il lui a ouvert un champ indéfini de progrès dans la vérité. » Magnifique ! Le chrétien ne croit pas parce que c’est absurde mais parce qu’est lumineux, raisonnable et plus que raisonnable, surnaturel, divin. La foi chrétienne ne pousse pas au suicide de l’intelligence mais elle appelle la raison à se mettre au service de la foi : « Je crois pour comprendre et je comprends pour croire », enseigne saint Augustin.
Question : quel temps consacrons-nous à l’approfondissement de notre foi ? Nous nous plaignons souvent de ne pas avancer dans la relation avec Dieu. Mais demandons-nous : est-ce que j’utilise ma matière grise et mon temps pour grandir dans l’intelligence de la foi ? Le père Lagrange l’a bien dit : « Dieu nous a donné un champ infini de progrès dans la vérité. » Il s’agit de progresser dans la Vérité de Dieu. Nous connaissons mieux Dieu aujourd’hui qu’il y a deux mille ans. Ce progrès passe aussi par l’exégèse, c’est-à-dire par l’étude et l’interprétation des textes bibliques qui ressemblent à une source d’eau vive dont nous ne prenons que quelques gorgées.
Le père Lagrange montrait aussi la voie dans ce discours inaugural en disant : « La vérité révélée ne se transforme pas, elle grandit. […] C’est un progrès, parce que les acquisitions nouvelles se font sans rien enlever aux trésors du passé. Aussi l‘histoire de l’exégèse est-elle la plus belle des histoires littéraires. » Le père Lagrange aimait l’Évangile selon saint Marc qu’il avait choisi de commenter en premier avant tous les autres évangiles.
Nous entendons dire souvent : « un tel est intelligent ». Nous avons à répliquer : « intelligent en quoi ? » Il y en a qui sont intelligents pour l’industrie et le commerce mais incapables d’éduquer leurs enfants. Il y en a qui sont scientifiques ou professeurs mais inaptes à l’heure de construire leur vie de couple.
Il y a une intelligence de la foi. Qu’en faisons-nous ? Sommes-nous des schizophrènes ? Nous utilisons notre raison et notre temps pour l’économie et les loisirs tandis que notre vie religieuse ressemble à un jardin abandonné sans intelligence ni beauté.
La fête de saint Marc nous invite à investir du temps et le meilleur de notre capacité d’apprendre pour entrer dans le mystère Jésus-Christ, où se trouvent cachés tous les trésors de la connaissance et de l’amour de Dieu ainsi que de l’identité de l’humanité appelée à partager la vie de Dieu en Jésus ressuscité.
Pour saint Marc, l’avènement de Jésus Messie, Fils de Dieu, représente l’aboutissement de l’histoire du monde et le commencement de la nouvelle création. En Jésus s’accomplissement les promesses faites à Abraham et les prophéties de l’Ancien Testament. En Jésus, Dieu nous a tout dit et de manière définitive. La révélation est désormais close. Les apparitions et les grâces particulières ne font que confirmer l’enseignement de Jésus dans l’Évangile.
Nous n’avons pas à courir derrière de nouvelles prophéties, enseigne le grand docteur de l’Église saint Jean de la Croix (+1591), ce serait un péché de manque de foi qui équivaudrait à dire que Jésus ne nous a pas sauvé par sa mort et par sa résurrection et que sa révélation du Père était insuffisante.
Jésus n’est pas un prophète parmi les prophètes ou un prophète qui pourrait être dépassé par un autre prophète. Saint Marc met en lumière dès le premier verset de son Évangile la nouvelle création qui commence avec Jésus Messie, Fils de Dieu. Nul ne va à Dieu sans passer par Jésus.
Ce serait un retour en arrière, une régression dans la révélation, que de ne pas voir dans le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu, dans sa mort et dans sa résurrection le sommet et la source du Salut de l’humanité, pour nous contenter de la foi d’Abraham ou d’autres prophètes.
L’eucharistie que nous célébrons maintenant va nous plonger dans le mystère de l’Amour de Dieu manifesté en son Fils bien-aimé, Jésus-Christ.
Demandons au Seigneur Jésus, la grâce de l’intelligence de la foi. Saint Marc n’a pas hésité à montrer Jésus en croix, portant le péché du monde, son corps imbibé du refus de croire des hommes à l’image d’une éponge qui absorbe le mal de l’humanité pour l’en délivrer : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais Dieu le Père n’a pas abandonné son Fils. Il l’a relevé le troisième jour par la puissance de son Esprit de sainteté.
Saint Marc n’hésite pas non plus à montrer la dureté du cœur des apôtres « lents à croire » en la résurrection de Jésus. L’évangéliste ne manipule pas les faits ni les textes pour faire croire en un événement faux, comme l’aurait fait un faux prophète.
L’amour de Jésus vainqueur de la mort l’emporte dans la rencontre avec ses disciples. Ils passent du deuil à l’allégresse pascale, des doutes au témoignage.
Dans la lumière de la résurrection de Jésus, le Chemin de croix devient un Chemin de lumière, le Via Crucis est transformé en Via lucis, la croix est devenue le pont qui conduit au Père.
Jésus qui avait crié sur la croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » est maintenant assis à la droite du Père. Il partage la gloire de son Père, nous préparant une place à nous qui sommes ses frères et ses sœurs, fils et fils de Dieu, dans la lumière de la Résurrection. Alléluia !

 

25 avril 2020 : Bonne fête à tous les Marc et les Jean-Marc !
Saint Marc l’Évangéliste

Marie-Joseph Lagrange, Journal spirituel 1879-1932, Cerf, 2014, p. 377 :
[…] le contact avec Dieu… c’est le mystère de la vie… sur cette vie naturelle Dieu a greffé une vie surnaturelle… c’est un germe ; qu’y a-t-il de plus mystérieux qu’un germe : la parabole de Marc… l’homme a semé… et la moisson se prépare… Oui, c’est la foi qui s’affermit, c’est l’espérance, irritée par le voile, qui soupire… c’est la charité envers Dieu et le prochain… par l’union…

M.-J. Lagrange des Frères Prêcheurs, L’Évangile selon saint Marc, 4e édition, Lecoffre, 1935 :
Chacun des évangélistes a son symbole. Celui de Marc est le lion, parce que son évangile débute par la mission de saint Jean-Baptiste, dont la voix retentit comme celle du lion au désert.

 

22 avril 2020
La lumière de la foi

« Car quiconque fait le mal hait la lumière, et ne vient pas à la lumière, afin que ses œuvres ne soient pas connues pour ce qu’elles valent ; mais celui qui pratique la vérité vient à la lumière, de façon que ses œuvres soient manifestées comme faites en Dieu (Jean 3, 20-21). »

Ceux qui font le bien agissent en Dieu, c’est-à-dire en vue de lui, en contact avec lui, comme enveloppés de lui et par conséquent sous son impulsion. Ceux-là vont vers la lumière, c’est-à-dire vers une connaissance plus intime de Dieu : principe fondamental de la mystique chrétienne (M.-J. Lagrange o.p. L’Évangile selon Saint Jean, 1936).

 

Photo : Maïté Roche. Prière.

 

 

 

19 avril 2020
Dimanche de la Divine Miséricorde

Thomas lui répondit et lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu tu as cru ? heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru (Jean 20, 28-29). »

Jésus avait fait connaître sa nature divine, mais personne encore dans l’évangile ne lui avait donné ce titre, qu’il avait revendiqué mais non pas sous ce terme exprès. Il jaillit de l’évidence de la résurrection, et sur les lèvres de l’incrédule Thomas tout le premier. (…) Ce n’est pas un doute, c’est un sourire qui répond à la stupeur de Thomas, de croire au témoignage d’autres disciples. La Résurrection devait être constatée, non par tous, mais par des témoins choisis (Actes 2, 32 ; 10, 40, etc.).

(M.-J. Lagrange, o.p., Évangile selon Saint Jean, 1936, p.518.)

« Dieu Saint, Dieu Fort, Dieu Éternel, prends pitié de nous et du monde entier. »

Photo : Saint Thomas, apôtre. Anonyme (17e-18e). Musée diocésain de Monzón-Archidiocèse de Saragosse. Le saint est représenté portant dans une de ses mains la lance de son martyre et son doigt montre un fragment du Credo en latin.

 

16 avril 2020
Le retour des disciples d’Emmaüs et apparition de Jésus aux apôtres et aux disciples (Jean 24, 35-48)

(45) « Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures. (46) Il leur dit : ‘Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, (47) et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. (48) À vous d’en être les témoins (Luc 24, 45-47)’ ».

 

Nous pouvons lire dans le commentaire du P. Lagrange  :

(45) On emploie volontiers l’intelligence, au sens métaphorique, ce qui se dit de la vue au sens propre. Ouvrir les yeux permet de voir, ouvrir l’esprit ou le cœur (selon l’usage hébraïque) c’est faire comprendre ; cf. Actes 16, 14 ; 2 Maccabés 1, 4.

(46) Jésus apparaissant ressuscité, sa résurrection est évidente par elle-même, et n’a pas besoin d’être prouvée par l’Écriture : 1° relativement au Christ ; 2° relativement à l’œuvre qui doit être accomplie en son nom, mais par d’autres. On est étonné de trouver dans une phrase tout ce merveilleux secret, sur lequel les Juifs peinent encore. Dès le premier jour la pensée chrétienne recevait son orientation définitive. La part du Christ, c’était de souffrir, mais comme Christ il devait ressusciter ; ce qui eut lieu le troisième jour. Dans cette déclaration du sens général de l’Écriture, il n’y a pas à chercher si elle a précisément prédit la résurrection le troisième jour, du moins de façon littérale précise […]

(47) La seconde révélation n’est pas moins étonnante. Le Christ victorieux, auquel Dieu promis les nations en héritage, disparaît presque de la scène du monde ; cependant si les nations doivent être invitées à se repentir en son nom, c’est qu’elles obtiendront le pardon à cause de ses souffrances (Jean 22, 19 s.). Les deux points sont développés dans le discours de Paul à Antioche de Pisidie (Actes 13, 26-41) […]

(48) C’est une phrase distincte, le témoignage s’appliquant avant tout aux faits dont l’Écriture indiquait d’avance la réalité divine. (M.-J. Lagrange, L’Évangile selon Saint Jean, 1941, p. 614-615.)

Photo : Le repas de Jésus avec ses disciples au retour d’Emmaüs-Duccio di Buoninsegna (détail de la maesta-1308-Musée de l’œuvre de la Cathédrale-Sienne)

 

12 avril 2020

Joie pascale en ce dimanche de Lumière! Avec ma prière. Fr. Manuel.

Résister, résilience et résurrection
Prédication pour la Veillée pascale 2020

« O nuit, plus belle que le jour,
O nuit, plus lumineuse que le soleil,
O nuit, plus blanche que neige,
Plus brillante que nos flambeaux,
Plus douce que le paradis ».
C’est ainsi qu’un évêque du IVe siècle dans l’actuelle Turquie chantait le mystère de la nuit pascale qui a vu resplendir dans le ciel la lumière du Christ ressuscité.
Toutes les nuits de l’histoire du monde convergent vers la nuit pascale. Nuit de la création éclairée par le soleil. Nuit de la libération de l’esclavage d’Egypte lors de l’exode. Nuits des priants qui veillaient jusqu’à l’aurore. Nuit des bergers revêtus de la clarté de la gloire de Dieu à Noël. Nuit de la tempête déchaînée au cours de laquelle Jésus a marché sur les eaux du lac de Tibériade. Nuit de la trahison de Judas. Nuit du reniement de Pierre. Nuit de garde à vue de Jésus dans la maison du grand-prêtre. Nuit d’ensevelissement de Jésus le Vendredi Saint. Nuit de Pâques !
« Ceux qui sèment dans les lames moissonnent en chantant » (Psaume 126,5), prie le psalmiste. Après les angoisses de la nuit arrive la joie de l’aurore. La Vierge Marie brille dans l’Église comme la femme de l’espérance qui attendu la résurrection de son Fils Jésus dans la lumière intérieure de la foi.
Benn, le peintre d’origine russe, nous a légué un riche héritage spirituel en représentant de manière symbolique les Psaumes. Il a excellé dans la présentation des Psaumes où le croyant a connu les ténèbres et la peur de la mort. Dans ses tableaux, la lumière naît de la nuit, la joie trouve ses racines dans la douleur : « Au soir les larmes, au matin les cris de joie » (Psaume 30). Benn avait vécu caché dans un sous-sol à Paris pendant la guerre. Dans les profondeurs sans lumière il a compris la force de Dieu qui fait passer de l’obscurité à la clarté de la résurrection.
En cette nuit pascale, nous pensons aux chrétiens persécutés dans le monde, obligés de se cacher ou de subir la prison et la violence. « Le sang des martyrs, semence des chrétiens », enseignait Tertullien. L’an dernier, lors du chapitre général de l’Ordre des prêcheurs célébré au Vietnam, les frères dominicains arrivés des cinq continents ont été émerveillés par la jeunesse et le dynamisme des chrétiens vietnamiens : des milliers de jeunes séminaristes de jeunes religieuses, des églises combles pour les messes. Ces fidèles sont les fils spirituels des martyrs. D’ailleurs, les chrétiens proviennent de la région du nord du Vietnam qui connut la persécution la plus cruelle. Le frère Valentin de Berriochoa, dominicain évêque et martyr au Tonkin dans le nord du Vietnam, en est un exemple. Il a été ordonné évêque à quatre heures du matin, dans la nuit. Sa crosse était une canne de bambou et sa mitre était en carton. À peine ordonné évêque, le nouvel évêque ordonnait parfois son successeur pour ne pas laisser l’Église sans pasteur lors des persécutions.
Aujourd’hui, ceux qui souffrent la maladie du coronavirus avec foi et toux ceux qui se dévouent à leur service au risque de la contagion, témoignent de la dignité sacrée de la personne humaine. La prière des malades touche le cœur de Dieu et fait jaillir une fontaine de grâces pour l’humanité. Et nous pouvons nous réjouir de voir le corps médical mis en valeur. Dans les médias, ils occupent avec justice la place remplie habituellement par les matchs de football.
Trois mots d’action peuvent éclairer notre temps de confinement : résister, résilience, résurrection.
Résister à la maladie dans la prudence à l’aide des soins médicaux. Les chrétiens ne se résignent pas. Ils se battent pour la vie.
Résilience : apprendre dans la souffrance et la peur pour devenir meilleur. « Tout concourt au bien de ceux qui cherchent Dieu » (Romains 8,28), enseigne saint Paul.
Résurrection : accueillir la grâce pascale pour vivre de la vie même de Jésus ressuscité. Passer du repli sur soi au don de notre vie, des ténèbres de l’ignorance à la connaissance de l’amour de Dieu vainqueur de la mort, passer du péché qui nous enferme à la liberté des enfants de Dieu. « Vous êtes ressuscités avec le Christ » (Col 3,1), déclare saint Paul. Dès maintenant, nous participons à la résurrection de Jésus. L’énergie de l’Esprit Saint qui a relevé Jésus d’entre les morts agit aussi en nous. La résurrection du Christ concerne notre avenir -la mort sera vaincue-, elle regarde aussi notre présent, chacun d’entre nous reçoit une mission à accomplir de la part du Christ Jésus. Si nous venons à échapper à la maladie ce sera aussi un signe que Dieu nous veut vivants pour faire grandir la vie, l’amour et la foi en Dieu.
Le Christ Jésus est ressuscité dans la nuit pour éclairer ceux qui marchaient dans les ténèbres. Il est sorti du tombeau pour que nos esprits s’ouvrent à l’intelligence des Écritures. Il est sorti du tombeau pour que nous sortions des tombeaux du péché. Il est sorti du tombeau afin que nos tombeaux s’ouvrent pour la vie éternelle lors du Jugement dernier.
Ressuscité, Jésus a transformé son tombeau en berceau du Premier-né d’entre les morts, prémices d’une multitude de frères, c’est-à-dire des croyants qui recevront le baptême pour renaître de l’eau et de l’Esprit.
Les chrétiens relient la résurrection de Jésus au baptême qui dans la primitive Église était célébrée la nuit de Pâques :
« Nuit nuptiale de l’Église
Qui fait naître les nouveaux baptisés
Où nous veillons avec les anges.
Nuit pascale, une année attendue. »

Dans la nuit pascale, nous célébrons l’anniversaire de notre baptême, véritable plongeon dans la mort et la résurrection du Seigneur.
Malheureusement cette année il n’y aura pas de baptêmes à Pâques à cause de la pandémie. Mais nous nous réjouissons de notre baptême qui a fait de nous des enfants de lumière. Nous prions aussi pour les catéchumènes et pour tous les chercheurs de Dieu que la grâce de Jésus ressuscité touche au cœur les remplissant de lumière et d’amour. Dans le confinement, l’Esprit Saint qui a relevé Jésus d’entre les morts n’est pas confiné.
Dans son prologue, saint Jean évangéliste nous révèle que le Verbe venant dans le monde éclaire tout homme (cf. Jn 1,9). La lumière du Christ ressuscité est répandue dans le cœur de tous les hommes d’une manière mystérieuse que seul Dieu connaît mais dont nous voyons les traces dans les témoignages de solidarité, de réconciliation, de pardon, de prière et d’amour.
La nuit de Pâques était la grande fête de la foi de l’Église. C’est pourquoi nous pouvons choisir comme prière pour ce temps pascale le Credo. Saint Augustin prêchait aux catéchumènes et à son peuple d’Hippone, en Afrique du Nord : « Récitez le Credo chaque jour, matin et soir. Récitez-le à vous-mêmes ou plutôt récitez-le à Dieu. Gravez-le bien dans votre mémoire, répétez-le sans cesse, pour ne plus jamais l’oublier.
Ne dites-pas : « Je l’ai récité hier encore, aujourd’hui, tous les jours. Je le sais sur le bout des doigts. » Ne vous habillez-vous pas tous les jours ? Quand vous redites le Credo, vous habillez votre cœur. »
Habillons notre cœur de la lumière du Christ ressuscité !
Fr. Manuel Rivero O.P.

Samedi saint 11 avril 2020

Prédication pour la Veillée pascale 2020

« O nuit, plus belle que le jour,
O nuit, plus lumineuse que le soleil,
O nuit, plus blanche que neige,
Plus brillante que nos flambeaux,
Plus douce que le paradis ».

C’est ainsi qu’un évêque du IVe siècle dans l’actuelle Turquie chantait le mystère de la nuit pascale qui a vu resplendir dans le ciel la lumière du Christ ressuscité.
Toutes les nuits de l’histoire du monde convergent vers la nuit pascale. Nuit de la création éclairée par le soleil. Nuit de la libération de l’esclavage d’Egypte lors de l’exode. Nuits des priants qui veillaient jusqu’à l’aurore. Nuit des bergers revêtus de la clarté de la gloire de Dieu à Noël. Nuit de la tempête déchaînée au cours de laquelle Jésus a marché sur les eaux du lac de Tibériade. Nuit de la trahison de Judas. Nuit du reniement de Pierre. Nuit de garde à vue de Jésus dans la maison du grand-prêtre. Nuit d’ensevelissement de Jésus le Vendredi Saint. Nuit de Pâques !
« Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant » (Psaume 126,5), prie le psalmiste. Après les angoisses de la nuit arrive la joie de l’aurore. La Vierge Marie brille dans l’Église comme la femme de l’espérance qui a attendu la résurrection de son Fils Jésus dans la lumière intérieure de la foi.
Benn, le peintre d’origine russe, nous a légué un riche héritage spirituel en représentant de manière symbolique les Psaumes. Il a excellé dans la présentation des Psaumes où le croyant a connu les ténèbres et la peur de la mort. Dans ses tableaux, la lumière naît de la nuit, la joie trouve ses racines dans la douleur : « Au soir les larmes, au matin les cris de joie » (Psaume 30). Benn avait vécu caché dans un sous-sol à Paris pendant la guerre. Dans les profondeurs sans lumière il a compris la force de Dieu qui fait passer de l’obscurité à la clarté de la résurrection.
En cette nuit pascale, nous pensons aux chrétiens persécutés dans le monde, obligés de se cacher ou de subir la prison et la violence. « Le sang des martyrs, semence des chrétiens », enseignait Tertullien. L’an dernier, lors du chapitre général de l’Ordre des prêcheurs célébré au Vietnam, les frères dominicains arrivés des cinq continents ont été émerveillés par la jeunesse et le dynamisme des chrétiens vietnamiens : des milliers de jeunes séminaristes de jeunes religieuses, des églises combles pour les messes. Ces fidèles sont les fils spirituels des martyrs. D’ailleurs, les chrétiens proviennent de la région du nord du Vietnam qui connut la persécution la plus cruelle. Le frère Valentin de Berriochoa, dominicain évêque et martyr au Tonkin dans le nord du Vietnam, en est un exemple. Il a été ordonné évêque à quatre heures du matin, dans la nuit. Sa crosse était une canne de bambou et sa mitre était en carton. À peine ordonné évêque, le nouvel évêque ordonnait parfois son successeur pour ne pas laisser l’Église sans pasteur lors des persécutions.
Aujourd’hui, ceux qui souffrent la maladie du coronavirus avec foi et toux ceux qui se dévouent à leur service au risque de la contagion, témoignent de la dignité sacrée de la personne humaine. La prière des malades touche le cœur de Dieu et fait jaillir une fontaine de grâces pour l’humanité. Et nous pouvons nous réjouir de voir le corps médical mis en valeur. Dans les médias, ils occupent avec justice la place remplie habituellement par les matchs de football.

Trois mots d’action peuvent éclairer notre temps de confinement : résister, résilience, résurrection.

Résister à la maladie dans la prudence à l’aide des soins médicaux. Les chrétiens ne se résignent pas. Ils se battent pour la vie.

Résilience : apprendre dans la souffrance et la peur pour devenir meilleur. « Tout concourt au bien de ceux qui cherchent Dieu » (Romains 8,28), enseigne saint Paul.

Résurrection : accueillir la grâce pascale pour vivre de la vie même de Jésus ressuscité. Passer du repli sur soi au don de notre vie, des ténèbres de l’ignorance à la connaissance de l’amour de Dieu vainqueur de la mort, passer du péché qui nous enferme à la liberté des enfants de Dieu. « Vous êtes ressuscités avec le Christ » (Col 3,1), déclare saint Paul. Dès maintenant, nous participons à la résurrection de Jésus. L’énergie de l’Esprit Saint qui a relevé Jésus d’entre les morts agit aussi en nous. La résurrection du Christ concerne notre avenir -la mort sera vaincue-, elle regarde aussi notre présent, chacun d’entre nous reçoit une mission à accomplir de la part du Christ Jésus. Si nous venons à échapper à la maladie ce sera aussi un signe que Dieu nous veut vivants pour faire grandir la vie, l’amour et la foi en Dieu.
Le Christ Jésus est ressuscité dans la nuit pour éclairer ceux qui marchaient dans les ténèbres. Il est sorti du tombeau pour que nos esprits s’ouvrent à l’intelligence des Écritures. Il est sorti du tombeau pour que nous sortions des tombeaux du péché. Il est sorti du tombeau afin que nos tombeaux s’ouvrent pour la vie éternelle lors du Jugement dernier.
Ressuscité, Jésus a transformé son tombeau en berceau du Premier-né d’entre les morts, prémices d’une multitude de frères, c’est-à-dire des croyants qui recevront le baptême pour renaître de l’eau et de l’Esprit.
Les chrétiens relient la résurrection de Jésus au baptême qui dans la primitive Église était célébrée la nuit de Pâques :

« Nuit nuptiale de l’Église
Qui fait naître les nouveaux baptisés
Où nous veillons avec les anges.
Nuit pascale, une année attendue. »

Dans la nuit pascale, nous célébrons l’anniversaire de notre baptême, véritable plongeon dans la mort et la résurrection du Seigneur.
Malheureusement cette année il n’y aura pas de baptêmes à Pâques à cause de la pandémie. Mais nous nous réjouissons de notre baptême qui a fait de nous des enfants de lumière. Nous prions aussi pour les catéchumènes et pour tous les chercheurs de Dieu que la grâce de Jésus ressuscité touche au cœur les remplissant de lumière et d’amour. Dans le confinement, l’Esprit Saint qui a relevé Jésus d’entre les morts n’est pas confiné.

Dans son prologue, saint Jean évangéliste nous révèle que le Verbe venant dans le monde éclaire tout homme (cf. Jn 1,9). La lumière du Christ ressuscité est répandue dans le cœur de tous les hommes d’une manière mystérieuse que seul Dieu connaît mais dont nous voyons les traces dans les témoignages de solidarité, de réconciliation, de pardon, de prière et d’amour.

La nuit de Pâques était la grande fête de la foi de l’Église. C’est pourquoi nous pouvons choisir comme prière pour ce temps pascal le Credo. Saint Augustin prêchait aux catéchumènes et à son peuple d’Hippone, en Afrique du Nord : « Récitez le Credo chaque jour, matin et soir. Récitez-le à vous-même ou plutôt récitez-le à Dieu. Gravez-le bien dans votre mémoire, répétez-le sans cesse, pour ne plus jamais l’oublier.
Ne dites-pas : « Je l’ai récité hier encore, aujourd’hui, tous les jours. Je le sais sur le bout des doigts. » Ne vous habillez-vous pas tous les jours ? Quand vous redites le Credo, vous habillez votre cœur. »

Habillons notre cœur de la lumière du Christ ressuscité !
Fr. Manuel Rivero O.P.

 

10 avril 2020
Les Sept Paroles de Jésus en Croix
Méditations pour un Vendredi saint

Extraits de L’Évangile de Jésus Christ par le P. M.-J. Lagrange, o. p. avec la synopse évangélique grecque traduite par le P. C. Lavergne, o. p., Éd. Artège, 2017, p. 608-615

La première (Pater…)
« Père ! pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Le premier mot de Jésus sur la croix fut une parole de pardon : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font (Luc 23, 43a). » Les Juifs croyaient savoir, mais ils étaient aveuglés par l’orgueil, racine de leur haine, et cet aveuglement étant volontaire dans son principe, ils avaient grand besoin de pardon. Jésus leur accorde le sien et implore son Père pour eux en montant sur la croix, puisqu’il est venu souffrir pour obtenir la grâce des pécheurs.

La 2e parole (Mulier…)
« Femme, voilà ton fils… »
Or, près de la croix de Jésus, se tenaient sa Mère, et la sœur de sa Mère, Marie, la [femme] de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc, voyant sa Mère et, tout près, le disciple qu’il préférait, dit à sa Mère : « Femme, voilà ton fils… » Ensuite, il dit au disciple : « Voilà ta mère… » Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui (Jean 19, 25-27).
Le calice de la Rédemption fut amer pour Jésus. Ses souffrances sur la croix étaient atroces. Son cœur était meurtri par l’abandon de ses disciples, le mépris des chefs des Juifs, la lourde indifférence du grand nombre. Jusque-là, même dans ce mystère douloureux, le Père avait encore versé beaucoup de joie dans l’âme de Jésus par l’amour de sa Mère. Elle était là, pâtissant avec lui, augmentant ainsi sa torture et pourtant le consolant dans l’abandonnement des autres. Avec elle sa sœur, peut-être sa cousine, qui était la mère de Jacques et de José, puis Marie, femme de Clopas, Marie de Magdala, enfin le disciple bien-aimé. […] Jésus donc, voyant sa Mère et tout près le disciple qu’il aimait, dit à sa Mère : « Femme, voilà votre Fils. » Ce terme de femme sonne plus doucement aux oreilles d’un Oriental qu’aux nôtres, nous l’avons déjà vu . Et Jésus, se séparant de sa Mère, ne veut plus lui donner ce nom très doux. Cela aussi fait partie de son sacrifice. Sa pensée est de la confier à celui qu’il aime le mieux, par qui elle sera le mieux comprise quand elle parlera de son vrai Fils. Étant très jeune, son affection sera à la fois plus respectueuse et plus tendre. Il devra donc la regarder vraiment comme sa mère : « Voilà ta mère. » Et depuis ce moment le disciple la prit chez lui. Quelle union entre eux fut créée par cette parole et par ce souvenir ! Tous les chrétiens, devenus frères de Jésus par le baptême, sont donc aussi fils de Marie. Ils s’approchent de la Croix, s’entendent dire cette parole : Voilà votre Mère ! Et ils savent, et ils éprouvent que Marie les traite vraiment comme des fils.

La 3e parole (… Hodie)
« En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi, dans le Paradis. »
Cependant l’autre larron, moins endurci, rentrait en lui-même au moment de paraître devant Dieu. Il se rendait justice : sa peine était méritée. Et ce même instinct de grâce, si sûr, lui faisait comprendre aussi que Jésus était innocent. Peut-être autrefois avait-il entendu son compagnon de supplice, alors suivi de la foule, parler du royaume de Dieu qu’il devait inaugurer comme Messie. Les prêtres venaient encore de reconnaître ses miracles. Et cependant ce Jésus se taisait. C’est qu’il attendait son heure qui sûrement sonnerait, après ces souffrances dont il avait aussi parlé. Et s’efforçant de tourner la tête, le larron articula doucement : « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras dans l’éclat de ton règne. » Admirable acte d’une foi que Jésus veut éclairer davantage, en tournant toutes les pensées du pécheur repentant vers son accès si prochain auprès de Dieu : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis (Luc 23, 40). » Le bon larron, qui était juif, avait sûrement entendu parler du Paradis.
[…] Compagnon de Jésus sur la Croix, l’heureux larron sera désormais sous sa sauvegarde auprès de Dieu. Et c’est ainsi que sur la Croix le Sauveur servait bien réellement les autres.

La 4e parole (Eloï !…)
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Durant trois heures, une obscurité opaque s’étendit sur le pays. Le soleil était voilé. L’atmosphère était lourde. Jésus garda le silence jusqu’à la neuvième heure. Il souffrait. Rejeté par les chefs de la nation comme blasphémateur et livré à des étrangers, traité par les Romains comme un malfaiteur, conspué par la populace, raillé par un bandit, abandonné par les siens, il ne lui restait plus qu’une peine à endurer dans son âme, la plus cruelle de toutes, l’abandon de son Père. Nous devons le croire, puisque deux évangélistes l’ont dit. Ils l’ont dit, et c’est sans doute la preuve la plus indiscutable de leur véracité. Les ennemis de Jésus venaient de l’insulter dans sa confiance en son Dieu : Non, qu’il se détrompe, Dieu l’a abandonné ! Les chrétiens devaient tenir cette insulte pour un blasphème envers l’objet de leur culte, Jésus Christ, Fils de Dieu. Alors pourquoi avouer que c’était vrai ? Pourquoi le faire avouer par Jésus lui-même criant dans sa détresse : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » […]
Le mystère subsiste pour nous. Même au moment où l’âme de Jésus allait quitter son corps, nous ne devons pas supposer une sorte de dédoublement de sa personnalité. C’est toujours le Fils de Dieu qui parle. Mais la voix humaine exprime le sentiment de son humanité, de son âme désolée comme si Dieu se retirait d’elle. Désolation plus entière que celle de Gethsémani, puisque Jésus ne dit plus « mon Père », mais seulement « mon Dieu », Eloï, Eloï. Comme toutes ses autres douleurs, celle-là aussi devait être acceptée pour nous : c’est le refuge des grandes âmes dans les dernières épreuves qui les purifient. […] Chargé sur son gibet de tous les péchés du monde, Jésus était devenu malédiction . Mais il nous délivrait de la malédiction en la prenant sur lui, et la désolation éclatait en joie dans les derniers versets du psaume dont il prononçait les premiers mots . Les afflictions du juste, le véritable Messie, aboutissent à la gloire de Dieu. Le psaume reproduisait à l’avance le défi ironique des docteurs : « Qu’il s’abandonne à Iahvé ! Qu’il le sauve ! » Et en effet, l’abandonné s’abandonne ; il sait qu’à ce prix toutes les extrémités de la terre se tourneront vers Dieu, et toutes les familles des nations se prosterneront devant sa face .
Parmi ceux qui étaient présents, les docteurs seuls comprirent que Jésus citait un psaume. D’autres, plus simples, n’entendant guère que les premiers mots, s’imaginèrent que Jésus appelait Élie. Ils y virent la dernière hallucination de cette tête que la torture achevait d’égarer. Car Élie, tout le monde le savait chez les Juifs, reviendrait pour manifester le Messie, mais il n’irait pas le chercher sur une croix !

La 5e parole (Sitio)
« J’ai soif !”
Jésus cependant laissa entendre : « J’ai soif. »
[…] En disant : « J’ai soif », Jésus avait accompli une parole d’un psaume sur le juste souffrant (Psaume 68, 22). Désormais il avait bu le calice jusqu’à la dernière goutte.

La 6e parole (Consummatum est)
« C’est consommé »
Il s’écrit : « Tout est consommé », en bon ouvrier qui a fini sa tâche (Jean 19, 3a).

La 7e parole (Pater, in manus tuas…)
« Père ! Je remets mon esprit entre tes mains ! »
Puis d’une voix forte, Jésus dit : « Père ! Je remets mon esprit entre tes mains ! (Luc 23, 46a) » Ayant donc montré par ce grand cri qu’il rendait librement son esprit à son Père, Jésus expira.

« Ayez pitié de nous, très doux Jésus, qui dans votre clémence avez souffert pour nous. »

La Crucifixion par Louis Brea (1512) (retable, Église des Franciscains de Cimiez-Nice). Photo Germaine-Pierre Leclerc.

 

 

9 avril 2020
Jeudi de la Semaine sainte (Jean 13, 1-15)
L’intention principale de Jésus était de donner à ses disciples un exemple d’humilité qui fût une leçon éternelle dans son Église. 

[…] Les fidèles savent très bien que l’imitation de Jésus doit s’étendre à tous leurs actes, à toutes leurs pensées, à toute leur vie, et que pourtant cet exemple particulier n’est point spécialement obligatoire. Cependant, pour honorer ce souvenir, les rois ont lavé les pieds des pauvres le jeudi saint, et les prélats de l’Église le font encore. Et qu’on n‘allègue pas l’inconvenance de s’humilier devant un frère qui est peut-être un apostat dans son cœur. Jésus l’a fait à l’égard de Judas, et cependant il savait qu’il était déjà figuré dans l’Écriture : « Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon (Psaume 41, 10). »
Lorsqu’il prononça ces paroles, Jésus avait déjà repris sa place à table.

(M.-J. Lagrange, L’Évangile de Jésus Christ, 2017, p. 542-543.)

« Mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés, faites-moi la grâce de ne plus offenser ! » (M.-J. Lagrange, Journal spirituel, Jeudi saint 15 avril 1897. »)

Photo : Le lavement des pieds (détail) par Tintoret (1539). Musée du Luxembourg.

 

8 avril 2020
Mercredi de la Semaine sainte
La trahison de Judas (Matthieu 26, 14-25)

Jésus mis le sceau à son évangile par cette vue des fins dernières. Du mont des Oliviers il gagna Béthanie.

La fête de Pâque approchait, et les meneurs du Sanhédrin n’étaient pas sans inquiétude, car ils savaient que durant ces huit jours de fête Pilate était aux aguets. Si le Galiléen prenait fantaisie d’exciter le peuple, le gouverneur ne manquerait pas cette occasion de frapper fort.

Il fallait se hâter, car arrêter Jésus durant les solennités, c’eût été provoquer le tumulte qu’on craignait. Le secret n’importait pas moins que la promptitude, et il n’y avait plus que deux jours avant la fête ! L’intervention de Judas Iscariote tira d’embarras les chefs du sacerdoce et le groupe des docteurs pharisiens.

Judas, l’un des Douze, est le Benjamin de la critique antichrétienne, spécialement des rares savants juifs qui s’occupent de l’histoire de Jésus.

Il était de Qarioth, au sud de la Judée, d’un tempérament plus froid que les Galiléens enthousiastes, mais, assure-t-on, plus intelligent, plus cultivé, digne de la confiance que lui témoigna Jésus en l’envoyant prêcher le Règne de Dieu. Il s’aperçut peu à peu des prétentions extravagantes de son chef, qui se disait Messie et Fils de Dieu, et qui cependant, à l’occasion, se dérobait au péril, c’était donc un séducteur ; la Loi ordonnait de le dénoncer ; Judas fit son devoir. Ce galant homme n’aurait jamais consenti à recevoir de l’argent pour prix de son obéissance aux lois de son pays.

Et en effet, les disciples de Jésus n’ont pas assisté au marché conclu entre Judas et les Sanhédrites, mais le fait est devenu assez public. D’ailleurs ils ont vu Judas trahir son maître par un baiser, et ce baiser suffit à jauger l’homme. (Voir la suite dans Marie-Joseph Lagrange, L’Évangile de Jésus Christ, Artège-Lethielleux, 2017, p. 533-534).

« Voilà comment débute cette semaine décisive : par une trahison. Cela ne va pas pour autant arrêter l’œuvre de Jésus, ni son espérance de sauver même Judas. » d’après la spiritualité de sainte Thérèse d’Avila tant vénérée par le père Lagrange. (Source : carmel.asso.fr)

Photo Germaine-Pierre Leclerc : Le baiser de Judas- Canavesio (1492)-ND des Fontaines-La Brigue(Alpes-Maritimes).

 

6 avril 2020
Lundi saint

Bon Lundi saint avec ma prière au seigneur Jésus en cette Semaine Sainte. Fr. Manuel.

« Marie donc prit une livre d’un parfum de nard authentique d’une grande valeur et oignit les pieds de Jésus et essuya ses pieds avec ses cheveux ; et la maison fut remplie de l’odeur du parfum (Jean 12, 3). »

Passant sous silence l’onction de la tête, qui allait de soi, Jean note l’onction des pieds, hommage plus extraordinaire, et, la quantité du parfum étant considérable, il coule en telle abondance sur les pieds sacrés, que Marie aussitôt dénoue sa chevelure pour l’essuyer, ce qui la parfume elle-même et contribue à répandre l’odeur dans toute la maison. […] (Jean) a voulu montrer la prodigalité du don, et l’ardeur de l’hommage qui oblige Marie à un geste peu ordinaire et dont le souvenir était resté attaché à sa personne. Cela explique suffisamment la réflexion sur la bonne odeur répandue […]. Paul ayant dit : « Car nous sommes bien, pour Dieu, la bonne odeur du Christ parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent (2 Corinthiens 2, 15) », il était assez naturel de voir dans l’odeur répandue le symbole de la foi prêchée dans le monde. […] (Marie-Joseph Lagrange, L’Évangile selon Saint Jean, 1936.)

Marie-Madeleine (détail), Ph. de Champaigne, photo Alain Goetz.

 

5 avril 2020
Entrée messianique de Jésus à Jérusalem

Jésus agréait ces humbles hommages, lui le roi humble et doux. Ces braves gens faisaient ce qu’ils pouvaient. Les plus favorisés placèrent leurs manteaux sur l’ânon pour servir de selle, d’autres jetaient les leurs sur le chemin. Ils coupaient de la verdure dans les champs et en jonchaient le sol, gardant les branches des palmiers pour les porter à la main. Ils entouraient Jésus, les uns courant en avant, les autres suivant sa monture et tous criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le règne qui vient, de notre père David ! Hosanna dans les hauteurs. » Hosanna, c’est-à-dire « Sauve donc ! » était une acclamation consacrée par l’usage dans les processions. On saluait donc le Fils de David, le roi d’Israël, le Messie tant désiré. […]

Jésus cependant était bien éloigné des sentiments du triomphateur antique. En descendant du Capitole, le vainqueur faisait égorger les rois vaincus. C’est lui qui devait être la victime, et avec lui cette ville de Jérusalem qu’il était venu sauver. Voyant devant lui, dans l’éclat encore récent de leurs grandes pierres blanches les palais, les remparts, le Temple du Seigneur ruisselant d’or, toute cette sainte Sion où l’attendaient la haine et la perfidie, il pleura (Jn 19, 41).

Marie-Joseph Lagrange, L’Évangile de Jésus Christ, Artège-Lethielleux, 2017, p. 468.

 

02 avril 2020
Et Jésus, très simplement : « Avant qu’Abraham ne soit né, je suis. » (Jn 8, 58)

Le P. Lagrange commente :

[…] Alors les pierres. Mais Jésus se préserva de leurs coups en sortant du Temple.

On ne saurait méconnaître une certaine analogie entre la discussion sur les vrais enfants d’Abraham et ce que saint Paul a dit sur ce sujet (Rm 4 ; Ga 3). Il est sûr que saint Jean a écrit longtemps après saint Paul. Dira-t-on qu’il a fait ici du paulinisme, et par conséquent que la théorie qui ressort de l’entretien est une création chrétienne, mise par anticipation dans la bouche de Jésus ? Ce serait méconnaître le rapport d’origine entre les deux doctrines. Saint Paul veut démontrer que la justice ne dépend pas des œuvres mais de la foi au Christ. Il le prouve parce que la foi des chrétiens est la même que celle d’Abraham, qui a cru à la promesse, et qui aussitôt a été déclaré juste. Redescendant ensuite d’Abraham aux croyants, saint Paul reconnaît en lui leur père. Ils sont tous fils de Dieu par la foi au Christ ; ayant la même foi qu’Abraham, ils sont son vrai lignage, quand même ils ne seraient pas circoncis. Il a donc tiré la conclusion positive de ce qui n’était qu’en germe dans l’argument de Jésus, presque uniquement négatif. Celui-ci montrait seulement, pour résoudre l’objection des Juifs tirée de leur prérogative, qu’en réalité, n’étant pas fils de Dieu, ils n’étaient même pas fils d’Abraham. C’est exactement ce qu’exigeait la controverse, sans un mot de plus sur le bénéfice des croyants. Saint Jean avait sûrement lu les épîtres de saint Paul. […]

Jésus affirmait cette fois nettement sa préexistence dans des termes qui incluaient sa divinité. Les Juifs jugèrent qu’il en avait assez dit pour lui fermer la bouche en le lapidant. Plus tard il s’exprimera plus clairement encore. (L’Évangile de Jésus Christ, Artège-Lethielleux, 2017, p. 332-333)

Photo : Christ par Heinrich Hofmann (19e), Riverside Church, NY.