La Présentation de Jésus au Temple par fr. Marie-Joseph Lagrange O.P.

La Présentation de Jésus au Temple[1] par Fr. Marie-Joseph Lagrange, O.P.

Article publié dans La Vie spirituelle, XXVI, 1931, p. 129-135


En ce temps-là la Vierge Marie se présenta devant la porte du Temple de Jérusalem, portant Jésus dans ses bras. On eût dit d’une vierge à la candeur de son regard, n’eût été sa tendresse pour son enfant. Joseph, son mari, lui frayait un passage dans la foule, tenant à la main un panier où étaient deux pigeons. C’était l’offrande des pauvres. Pauvres aussi étaient les vêtements du couple ; propres sans doute, mais non pas éblouissants de blancheur. Personne ne se détournait pour leur faire place. Cependant, avant qu’ils aient franchi le parvis réservé à Israël, un vieillard se présenta. Avec une insistance très douce, il prit l’enfant des bras de sa Mère étonnée, l’éleva comme pour l’offrir à Dieu, et bénit le Seigneur :

« Maintenant, ô Maître, tu laisses aller ton serviteur en paix… Mes yeux ont vu ton salut, … lumière pour éclairer les nations, et gloire de ton peuple Israël. »

Il parlait avec une conviction ardente, tournant vers Dieu des yeux baignés de joie, de ce dernier regard qui sonde déjà les splendeurs éternelles.

Deux étrangers l’entendirent. L’un était un rhéteur athénien, appelé par Hérode pour donner des conférences, l’autre un tribun romain, attaché militaire auprès du roi des Juifs.

« Ce vieillard, dit l’Athénien, semble croire que la lumière des nations luira sur les collines de Judée. Ignore-t-il donc, malgré tout ce qu’a fait Hérode pour décrasser son peuple, que depuis cinq siècles la lumière brille sur l’Attique et éclaire toutes les nations ? Faible d’abord, elle a été en grandissant, comme celle du jour, Platon surpassant Anaxagore, et Aristote étendant à toutes les sciences la vision géniale de Platon. Elle jette encore un éclat incomparable du sommet du Parthénon, véritable phare de la pensée et de la beauté.

« Ce temple, assurément, n’est pas mal, ses pierres blanches font bon effet. Il est mieux surtout que la vieille baraque des ancêtres, qu’Hérode a démolie pour s’inspirer de l’architecture des Grecs. Encore ce pylône, qui sert de porte à un sanctuaire où l’on n’entre pas, est-il trop haut pour la bicoque qui se cache derrière lui, et ce cube de maçonnerie tout au bout, plongé dans les ténèbres où il est censé abriter un Dieu invisible, fait pitié à quiconque a vu sur son trône la statue ornée d’or et d’ivoire consacrée par Phidias à notre déesse Athéna.

« Le vieil Hérode, auquel nous avons dressé deux stèles, qui soigne en ce moment aux eaux chaudes de Callirhoé ses démangeaisons cuisantes, a en effet compris où il fallait chercher la lumière. Il a bâti un théâtre où l’on représente nos tragédies ; mais quelle troupe, dieux immortels ! Peut-on seulement jouer les Perses d’Eschyle dans ce désert d’où l’on ne voit pas les flots bleus baigner l’île de Salamine ? Je sais bien, les Juifs sont très fiers de leurs livres, qu’ils disent plus anciens que les nôtres. Depuis qu’ils ont été traduits en grec, les gens d’esprit ont cru y découvrir une certaine allure sauvage qui flatte les goûts blasés. Mais leurs docteurs eux-mêmes, qui les récitent nuit et jour en hochant la tête comme les enfants dans les écoles, n’ont pas grande confiance dans leur valeur persuasive. Du moins ceux d’Égypte prétendent qu’on ne doit pas les prendre à la lettre, mais y voir des allégories qu’ils ont peine à y découvrir et surtout à faire accepter.

« — La gloire, interrompit le Romain, siège à Rome, au Capitole où l’on monte en chantant au son des buccins derrière le char du triomphateur. Hérode est plus puissant et plus riche que le fameux Salomon des Juifs, et cependant il se tient bien bas auprès d’Auguste. C’est tout au plus d’ailleurs s’il a compris la douceur des temps modernes. L’empereur doit se faire prier pour lui permettre de tuer ses enfants. Voilà comment finissent les dynasties juives. Ce vieillard désabusé par les faits, réfugié avant de mourir dans la vieille chimère du Roi d’Israël dominateur des nations, ferait mieux de s’en aller en paix, en saluant les jours meilleurs que la domination romaine inévitable fera luire sur sa patrie, grâce à la providence du Prince de la paix, du vrai Sauveur du monde, l’empereur Auguste, et de Rome éternelle. Le prince est assez bon pour tolérer la religion des Juifs dont tout le monde se moque. Il faut cependant croire qu’elle a du bon, puisqu’il fait offrir chaque jour un sacrifice dans le Temple. Cependant les Juifs feront bien, s’ils ne veulent pas passer pour des barbares arriérés, de lui rendre la politesse et d’associer à leur culte celui de Rome et d’Auguste, comme on a commencé de faire en Asie et même en Grèce.

D’ailleurs ce temple a des airs de forteresse dont il faut se défier. Notre premier soin sera, les laissant sacrifier tout à leur aise, de nous installer dans la tour Antonia — un nom romain — qui le commande. Et s’ils se révoltent, si cet enfant, devenu un grand garçon, essaie de se frotter à nous, qu’il prenne garde. Il y a encore assez d’arbres en Judée pour faire des croix. »

À quelques pas des Scribes, des Pharisiens chuchotaient entre eux : « Avec quelle ignorance ces gentils impurs ont-ils parlé du temple du Seigneur ! Ils n’ont pas même remarqué que le grand aigle d’or, placé au-dessus de la porte par Hérode pour rendre hommage aux aigles romaines, a disparu, abattu par nos disciples. Le tyran les a faits brûler vifs, mais les martyrs de Dieu seront vengés. Si le sceptre va tomber de Juda, comme vaticine ce soldat profane, c’est donc qu’il est proche le Messie, auquel il est réservé[2] ». Et l’un d’eux s’approchant de Joseph : « D’où êtes-vous, pieux Israélite ? » « Nous habitons Nazareth et nous sommes venus… » — « De Nazareth ! De Nazareth ! Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? Le Messie doit sortir de Bethléem, comme nous le dirions à l’Iduméen, peu familier avec nos prophéties, si jamais il nous demande où doit naître le roi d’Israël. Il naîtra de la race de David, c’est un oracle de Dieu. D’ailleurs Dieu ne permettra pas qu’il soit élevé comme un autre enfant. Il le cachera quelque part, sans doute au ciel, et quand il apparaîtra, personne ne saurait qui il est, si Élie, le grand Élie, ne redescendait du ciel pour le manifester à Israël. Un enfant qu’on rachète pour deux colombes ne peut être le Messie. Ce Siméon, l’orgueil des docteurs ! Il faut qu’il ait perdu l’esprit. Nous allons le rayer du catalogue des Maîtres. »

Siméon avait tout entendu, mais avait gardé le silence. Les paroles des scribes lui furent douloureuses. Comme les vues du saint vieillard s’élevaient au-dessus de la sagesse de son temps ! L’Esprit-Saint, qui se joue des faibles pensées de nos faibles cœurs, qui se sert des contradictions pour nous instruire, le Maître intérieur qui lui avait révélé que l’Enfant Jésus était le Messie, lui accorda de pénétrer plus profondément dans le mystère. Jésus serait la lumière des nations, la gloire d’Israël, le prophète ne songeait pas à rétracter cet oracle. Mais à quelles conditions !

Ce n’était pas, comme le croyait le peuple, et même tant de maîtres, en triomphant : c’était en s’offrant comme victime. Et parce que ce mystère dépasse l’intelligence humaine, la contradiction des gentils et celle des Juifs devaient se perpétuer de bouche en bouche, toujours sur le même thème, avec les modulations différentes des hommes enorgueillis des lumières et de la gloire de leur temps. Alors Siméon dit à Marie : « Voici que ce petit enfant est placé pour la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël, et pour être un signe de contradiction. » Quoi donc, Israël lui-même ne sera pas l’instrument docile de son Messie ? Lui aussi se dressera avec une contradiction encore plus insolente, plus tôt décidée à frapper et à sévir que celle du gentil, méprisant d’abord avec un sourire bientôt changé en un rictus de haine ?

Siméon l’a compris. Mais pourquoi ne garde-t-il pas pour lui ce funeste pressentiment ? Pourquoi adresser déjà à la Vierge Mère encore rayonnante de joie cette parole acérée : « Ton âme sera transpercée d’un glaive » ? C’est que tel est l’esprit du mystère, si on en pénètre le secret.

Que disait l’Écriture ? « Tout premier-né sera saint pour le Seigneur. » Qu’est-ce à dire, sera saint ? L’enfant qui vient de naître est-il donc déjà saint ? Non, c’est le Seigneur seul qui est saint. Sa sainteté, c’est sa perfection infinie, la plénitude en un seul attribut de toute sa puissance, sa sagesse et sa bonté, mais avec un aspect alors redoutable. Dieu est saint, et comme tel ne peut supporter le contact des choses impures, c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas lui. Il est saint ; autant dire qu’il est comme un feu qui consume tout ce qui l’approche, à moins qu’on ne participe en quelque sorte à sa sainteté, à moins qu’on ne lui soit consacré. Les premiers nés, comme tous les autres prémices, lui appartiennent, lui sont consacrés. Il ne les rend à leurs parents qu’en échange d’un sacrifice. Et c’est pour cela que Marie et Joseph apportaient deux colombes. Quand ce sang innocent aurait coulé, leur fils leur serait rendu. Telle était la loi sévère instituée par Dieu pour un peuple indocile qui devait être guidé par la crainte ?

Mais puisque Jésus est racheté, nous demandons de nouveau : Pourquoi cette vision du glaive ? Sa mère rassurée jouira donc sans inquiétude de sa tendresse pour Dieu…son enfant, des caresses de celui qui est aussi Fils de Dieu…

Non, ce jour-là Dieu n’accepte pas l’échange. Les sacrifices de la Loi s’effacent dans la vision du sacrifice suprême. Le Père n’exige pas le sacrifice du Fils dès à présent, mais il faut qu’il soit bien entendu que Jésus est dû à une immolation. Il a dit en entrant dans le monde – « Vous n’avez voulu ni sacrifice, ni oblation, mais vous m’avez donné un corps ; vous n’avez agréé ni holocaustes, ni sacrifice pour le péché. Alors j’ai dit « Me voici je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté.[3] » Ces paroles il les répète en entrant dans le Temple de son Père. Il ne vient point en prince royal, déjà revêtu de la pourpre, pour recevoir une première investiture. Il vient comme consacré à Dieu, ainsi que toutes les autres hosties lui sont consacrées, :« Je me consacre », en se présentant en victime et Dieu a accepté cette parole.

Admirable harmonie ! C’est au moment où il ira pour consommer son sacrifice qu’il dira, priant pour ses disciples : « Père saint… », et déjà ce nom fait pressentir ce qui va suivre, « je me sanctifie », c’est-à-dire « je me consacre moi-même pour eux, afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés en vérité[4]. »

Consacré, il l’était déjà au moment de sa Présentation au Temple, et nous comprenons pourquoi cette consécration présageait le sacrifice, et pourquoi le cœur de Marie, qui devait être percé, fut déjà atteint dans sa joie. Les autres mères savent bien que leurs fils leur échapperont plus tard, lorsque de vagues désirs envahiront leur âme, dont ils garderont le secret. Mais du moins dans leur enfance ils sont bien à elles : rien ne trouble les rêves de bonheur que des craintes incertaines qu’une caresse suffit à dissiper.

Marie est désormais unie au sacrifice de Jésus, parce qu’elle s’est unie à sa consécration. Elle sait, ce que saint Paul dira si bien, que ce sacrifice sera un scandale pour les Juifs, une sottise pour les Gentils. Mais elle sait aussi que la Sagesse et la Vertu de Dieu seront les plus fortes et que Jésus sera malgré tout, pour les hommes de bonne volonté, la lumière des nations, un sujet de gloire pour le véritable Israël. Déjà les Mages s’approchent vers cette lumière, déjà Hérode va inaugurer la persécution. Mais, soit en Égypte, soit à Nazareth, son Jésus sera à elle, et elle plus entièrement à lui par cette seconde acceptation, celle du sacrifice. Et cet abandon à la volonté de Dieu est lui-même une source de joie.

fr. M.-J. LAGRANGE, O. P.

[1] Luc, 2, 22-38.
[2] Épître aux Hébreux, 10, 5 ss.
[3] Épître aux Hébreux, 10, 5 ss.
[4] S. Jean, 17, 11-19.

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