À Jérusalem pendant la guerre [1914-1918] par le père Marie-Joseph Lagrange o.p.

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À Jérusalem pendant la guerre [1914-1918][1] 

Marie-Joseph Lagrange des Frères Prêcheurs

 

In Le Correspondant, Paris, 23 février 1915, t.258, pp. 640-658.

 

Le 2 août [1914], au matin, le bruit se répandit à Jérusalem que tous les chevaux et les mulets avaient été réquisitionnés pendant la nuit. L’opération avait commencé peu après minuit. Aucune voiture ne circula ce jour-là. Puis on afficha la mobilisation générale, de dix-neuf à quarante-huit ans, et l’état de siège.

Nous ignorions encore ce qui se passait en Europe, mais le branle-bas de la Turquie ne pouvait être qu’un contrecoup, sur un signal venu d’Allemagne. Aussi attendions-nous d’un moment à l’autre l’ordre du départ pour nos mobilisables. Tout le jour s’écoula dans le calme. C’est seulement le 3 août, à deux heures du soir,

Port de Jaffa (1898-1914)

que les mesures prises en France furent annoncées par le Consulat. On y courut. Précisément un bateau français abordait le lendemain à Jaffa, en partance pour Alexandrie. Quelques heures suffirent pour examiner les livrets militaires, signer des feuilles de route provisoires, boucler les valises. Les mobilisables, sauf quatre ou cinq, étaient tous religieux ou prêtres. Ils partaient dès le matin du 4 août, accompagnés d’une foule sympathique ; l’un d’eux cria joyeusement quand le train s’ébranla : À nous la victoire !

Le soir, ce fut le tour des Allemands. Mais leur bonne volonté se heurta à une difficulté qu’ils n’avaient pas voulu prévoir : la mer leur échappait. Le même instinct et le même accord, qui entraînait le Goeben et le Breslau des extrémités de la Méditerranée à Constantinople, les décida à prendre la voie de terre, coûteuse et pénible. Malgré tout, le plus grand nombre atteignit ainsi l’Allemagne.

Durant ces premiers jours, l’opinion était favorable à la France. Peu de personnes savaient à Jérusalem à quel point la fortune de la Turquie était liée à celle des Allemands par les Jeunes-Turcs. On ne trouvait dans le passé aucune cause de haine et, récemment encore, la France, en avançant cinq cents millions à la Turquie, lui avait rendu un service signalé. Les journaux illustrés avaient montré Djemal Pacha, alors ministre de la marine, visitant les ateliers du Creusot, assistant aux exercices de tir. On savait qu’il avait souhaité bonne chance aux mobilisés français à leur départ de Constantinople. La pensée ne venait donc ni aux chrétiens, ni aux musulmans, que les préparatifs de la Turquie dussent être tournés contre nous. On les poursuivait cependant, avec une énergie et un succès également inconnus jusqu’alors.

J’avais déjà assisté personnellement en Turquie à plusieurs crises de guerre : contre la Grèce, seule, d’abord, puis contre l’Italie, puis contre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce. Le recrutement se faisait pour ainsi dire à domicile. Les zaptiès ou gendarmes racolaient dans les villages les gars les plus solides et ne paraissant pas trop décidés à se soustraire au service.

Car, on s’y soustrayait sans grand’peine, les ports n’étant guère surveillés. Mais, durant ces premières journées d’août, ce fut, dans tout le pays, un ébranlement général. Il est peu probable qu’il ait été spontané. On comprit que les ordres étaient sérieux et que la répression serait inflexible. Les paysans accoururent de toutes parts. Le bureau de recrutement étant en face du couvent de Saint-Étienne, nous ne pouvions sortir sans les voir alignés le long du mur, attendant leur tour pour être inscrits, habillés, armés. Le tout se faisait assez rapidement et sans désordre.

Nous étions surpris de cet empressement, mais beaucoup moins que les officiers turcs eux-mêmes. Ils témoignèrent plusieurs fois de leur stupéfaction. La mobilisation dépassait leurs espérances et l’on peut affirmer que ce succès sans précédent contribua à monter la tête au comité des Jeunes-Turcs. Ils n’exagéraient pas en notant que jamais la Turquie n’avait mis plus d’hommes sous les armes. Et cette innovation ne fut pas la seule. On vit ces soldats improvisés faire l’exercice ! Je ne sais ce qui se passait aux environs de la capitale, mais à Jérusalem, naguère encore, de simples exercices d’assouplissement auraient crevé toutes les coutures des pantalons et des vestons. Maintenant des tentes étaient dressées, alternant avec des rangées de fusils dernier modèle, et dont on apprenait le maniement. Les soldats tiraient même à la cible et le ravissement fut à son comble quand on les vit jouer à la vraie guerre, avec des blessés que ramassaient les infirmiers du Croissant-Rouge. Le secret de cette ardeur transpira bien vite. On avait aperçu des officiers blonds qui se tenaient à cheval à la manière allemande. Et l’on commença à se demander à quoi servirait ce gigantesque effort ?

L’idée la plus naturelle était que la Turquie profiterait du trouble général pour prendre sa revanche de la guerre désastreuse des Balkans. La Serbie était envahie par l’Autriche. La Bulgarie boudait ses anciens alliés. En juillet, la Porte[2] avait menacé la Grèce d’un conflit si elle maintenait l’annexion de Mytilène. Et cependant personne ne crut, même dans cette province éloignée, que la Grèce dût être attaquée. Les relations devinrent au contraire plus cordiales entre le gouverneur et le Patriarcat grec.

Que penser ? Il y eut dès lors deux attitudes. Officiellement, c’était toujours la neutralité et l’on essayait de donner un motif plausible aux armements. Avait-on assez reproché aux Turcs de n’être jamais prêts ? La guerre des Balkans les avait surpris. Cette fois, ils étaient sur leurs gardes. Ils s’y prenaient d’avance, sans prétendre, toutefois, intervenir dans un conflit entre les grandes puissances, si indifférentes à leur mauvaise fortune. Mais il fallait prévoir les occasions. Quand les chrétiens auraient épuisé leurs forces, la Turquie apparaîtrait comme l’arbitre des destinées. Le raisonnement était naïf, et plus que naïf, et cependant plus d’une personne à Jérusalem et ailleurs s’y laissa prendre. Il était, pensait-on, digne des Turcs. En réalité, les officiers turcs, les seuls dont l’opinion comptât en Turquie, ne croyaient nullement que la balance demeurerait égale entre les belligérants. Le triomphe de l’Allemagne avait pour eux la valeur d’un axiome évident, ils l’ont souvent répété, comme la belle lumière de leur soleil. Ils comptaient sur les Allemands, leurs frères d’armes, pour conquérir l’Égypte et le Caucase, mais trop fiers pour les recevoir comme un pourboire jeté à leur neutralité, ils entendaient les obtenir. C’est ce qu’on rêvait à Jérusalem dans les cercles militaires dès la fin d’août. Il fallait y préparer l’opinion et ce fut l’œuvre combinée de l’agence Wolff et de l’agence ottomane.

Le pays fut inondé de dépêches, rédigées en allemand, en arabe et en français. J’en avais commencé la collection, édifiante à plus d’un titre. L’emphase orientale et les outrances les plus chimériques s’y mêlaient à des perfidies savamment calculées.

Notre départ brusqué ne nous permit d’emporter aucune note, et je n’ose me fier à ma mémoire pour reproduire des textes. C’était peu d’enfler outre mesure les succès des Allemands, de dissimuler les nôtres ou de les nier. Nous étions accusés d’empoisonner les sources ; les femmes belges crevaient les yeux des blessés dans les hôpitaux, jetaient les malades allemands dans l’eau bouillante, s’acharnaient sur le cadavre des morts.

Les musulmans surtout faisaient leurs délices de cette littérature. Pour quelques Arméniens qu’on avait fait disparaître afin de résoudre la question d’Arménie, pour quelques femmes bulgares mises à mal, qui n’auraient pas dû se trouver en Macédoine, l’Europe avait grondé et envoyé des gendarmes. Ces petites horreurs n’étaient rien en comparaison des fureurs où se complaisait l’Europe. Et maintenant, les Allemands se ruaient sur la Belgique pacifique. Sans compter que les chrétiens, disciples de l’Évangile, étaient tenus à une loi de justice et de charité, mais non les Turcs dont la foi s’est fondée et a grandi par la guerre. Ainsi la publicité allemande manquait son but. D’autant que ses mensonges n’avaient pas raison du scepticisme qui fait le fond de l’esprit oriental. S’il se complaît au merveilleux, c’est à la condition de n’y pas croire. Et bientôt les communiqués français, par leur précision, leur ton assuré, mais exempt de toute jactance, leur franchise refoulèrent cette inondation de calomnies. La lutte s’engagea, devant une foule réservée, mais attentive et passionnée, entre les dépêches de notre ambassadeur à Constantinople, affichées à la Poste française, puis au Crédit lyonnais, et les dépêches turco-allemandes qui s’étalaient de l’autre côté de la rue, à la Banque allemande, rehaussées des portraits du Kaiser marquant le pas de parade avec ses fils, et du maréchal de Hindenburg. Les communiqués allemands, s’ils ne furent jamais complètement sincères, devinrent plus sobres, étant dominés et réglés par la manière française, et renoncèrent à ces commérages méchants, indignes d’une grande nation, et que M. le baron de Vangenheim n’avait pas rougi de signer.

Bientôt même le public hiérosolymitain s’aperçut que les Allemands affectaient de rendre hommage à la bravoure et à la générosité des Français. C’était sans doute pour relever les avantages qu’ils se donnaient ; c’était plus encore pour accabler par le contraste nos alliés, les Anglais. Les prisonniers allemands en France – et il y en avait donc ? – étaient traités avec humanité. Ceux qu’avait envoyés en Angleterre la « méprisable petite armée anglaise » étaient victimes des plus effroyables sévices. D’ailleurs que pouvait-on attendre de l’Angleterre, ennemie acharnée de l’Islam ? Partout où régnait son influence, les mosquées étaient fermées ou confisquées, le culte musulman interdit ou persécuté.

À ces attaques directes, venant surtout de l’agence ottomane, les Anglais crurent devoir répondre. On afficha à côté des dépêches françaises des monitoires de l’ambassadeur de la Grande-Bretagne à Constantinople, qui donnèrent à réfléchir aux Ottomans. Ils annonçaient en termes voilés, mais suffisamment clairs, le sort réservé à certaine puissance, si elle prenait parti dans un conflit qui ne la regardait pas. La fidélité des troupes musulmanes à la France et à l’Angleterre montrait assez que la religion n’était point en cause. On citait le nom de ces troupes, et je me rappelle l’embarras d’un certain nombre d’indigènes en lisant les hauts-faits de nos turcos. Il fallut leur expliquer qu’ils n’avaient de turc que le nom.

Cependant, insensiblement, l’opinion se modifia. Au début, je l’ai déjà dit, elle nous était favorable. Ce n’est compromettre personne que de noter ici un fait connu de tous : les catholiques latins, clients traditionnels de la France, avaient très ouvertement manifesté leur sympathie. Les Grecs orthodoxes inclinaient vers la Triple-Entente par suite de leurs attaches avec la Grèce et la Russie. Parmi les Juifs, la partie de beaucoup la plus nombreuse de la population, l’opinion libérale penchait aussi vers nous, sans souhaiter le succès des Russes. Enfin, je tiens pour assuré que les musulmans auxquels leur situation prêtait quelque autorité voyaient avec déplaisir et inquiétude le mouvement qui entraînait la Turquie dans l’orbite de l’Allemagne. Déjà la colonie commerciale allemande avait pris une large place au soleil. Les Juifs ne supportaient la concurrence qu’en se réduisant à un régime de famine ; les chrétiens ne réussissaient guère que dans les articles de piété ou par la clientèle des maisons religieuses ; les musulmans n’entreprenaient même pas la lutte commerciale, et trop souvent les banques allemandes avaient absorbé leurs terres en échange de capitaux prêtés à des taux exorbitants.

Quel mal avaient fait les Français ?

On s’irritait de les voir bâtir des édifices de belle apparence, mais encore était-ce la fortune du pays. Ces bâtiments étaient des hôpitaux et des écoles, quelques-uns des couvents consacrés à la prière, institutions que l’Islam sait comprendre. Je ne parle pas de la dette de gratitude contractée par la Turquie envers la France et l’Angleterre. On savait très bien, même dans le peuple, que les deux puissances occidentales avaient défendu contre la Russie l’intégrité de l’empire ottoman. L’Angleterre était en train de s’installer sur le Nil, mais ce n’était pas au détriment de la Porte, puisque l’Égypte demeurait sa vassale comme par le passé. L’Italie n’avait-elle pas pris la Tripolitaine de haute lutte ? Ne détenait-elle pas Rhodes et le Dodécanèse ? L’Autriche n’avait-elle pas confisqué la Bosnie et l’Herzégovine ? Le temps n’était pas éloigné où les mariniers de Jaffa avaient hardiment boycotté les bateaux autrichiens. J’ai vu moi-même une foule hostile poursuivre et conspuer M. M., l’agent du Lloyd. Comment cette même population en vint-elle à porter en triomphe les consuls d’Allemagne et d’Autriche ? C’est le secret de l’aberration la plus folle peut-être dont l’histoire ait à faire mention.

La seule explication plausible de cet égarement, c’est le prestige incomparable de l’Allemagne dans la Turquie d’Asie. C’est au désert, et parmi les Bédouins, que nous avons entendu dire : « La France autrefois, l’Allemagne aujourd’hui. » Je ne voudrais pas faire ici de politique ; il s’agit seulement d’analyser un état d’âme oriental. Il est certain que, pour un Oriental, un gouvernement démocratique et presque anonyme manque de prestige. Les Ottomans n’en sont plus à se réjouir, comme au dix-huitième siècle, que la République française ne puisse épouser une archiduchesse d’Autriche, mais ils disent volontiers : la France est un pays riche, qui a de braves soldats, mais pas de sultan ! Or c’est précisément comme un sultan, admiration et rival des fils d’Othman, que leur est apparu l’empereur d’Allemagne.

Assurément, par certains côtés, son entrée à Jérusalem manquait de prestige. Nous l’avons vu chevaucher, en grand costume de touriste impérial, derrière M. Thomas Cook coiffé d’un chapeau mou ; et la France a souri. Les Ottomans n’ont retenu qu’un geste : le monarque le plus puissant de l’Occident posant une couronne au tombeau de Saladin. Et c’est là qu’est née cette légende que les Allemands avaient une certaine affinité avec l’Islam. « D’abord, disaient les Turcs, ils ne nous ont jamais rien pris. » Et c’était un singulier mérite, car quel peuple de l’Europe n’avait arraché sa feuille du gigantesque artichaut légendaire des Osmanlis ? Nous répondions qu’ils étaient en train de s’approprier le cœur de l’artichaut, en mettant la main sur l’armée, sur la marine, sur les chemins de fer… Mais c’était, pensait-on, pour le bien de l’empire. Et comme on projetait déjà de proclamer la guerre sainte, des théologiens subtils préparèrent l’opinion en faisant des Allemands une catégorie religieuse spéciale. Ils n’étaient pas tout à fait musulmans, mais ils n’étaient pas non plus tout à fait des infidèles, puisqu’ils admettaient l’unité de Dieu, par où l’on entendait qu’ils niaient la Trinité et la divinité de Jésus-Christ. Ce serait là une grave injure et une calomnie à l’adresse des Allemands catholiques ou protestants conservateurs. Mais combien de professeurs de théologie protestante libérale auraient le droit de protester ? Comme les meneurs s’en prenaient à une plèbe grossière et ignorante, on alla jusqu’à présenter l’empereur Guillaume comme un cousin éloigné du sultan. Ils étaient si bien faits pour s’entendre qu’on leur donnait le même prénom : Mohammed Guillaume et Mohammed Rechid. Ce sont des choses que nous avons entendues.

Toutefois chacun comprenait que la partie se jouait en Belgique et en Galicie et que la Turquie serait nécessairement à la merci du vainqueur. L’opinion demeurait prudente, même après la défaite de Charleroi si brillamment compensée par la victoire de la Marne. Un Allemand avait affirmé bruyamment que le 15 septembre les uhlans seraient à Paris. « Si Dieu le veut », répondit son interlocuteur, employant la forme polie d’acquiescement usitée en pareil cas. – « Qu’il le veuille ou ne le veuille pas », répondit le pseudo-infidèle, et l’événement ne lui avait pas donné raison. En attendant le choc décisif, le parti Jeune-Turc crut avisé de réaliser un programme sur lequel tous les Ottomans devaient être d’accord, proclamer la pleine indépendance de la Turquie par rapport à tous les États d’Europe. On était sûr que les Allemands et les Autrichiens ne protesteraient pas, puisqu’ils étaient du complot, et l’on espérait que les réclamations de la Triple-Entente exciteraient enfin le sentiment national ou plutôt le feraient naître, car il ne s’était pas encore manifesté. On escomptait même une déclaration de guerre. Autant que j’en puis juger par le petit théâtre où nous étions placés, le gouvernement a tenu absolument à faire croire que la guerre lui a été imposée et déclarée.

La première mesure hostile fut la suppression des postes étrangères. À Jérusalem, nous avions, outre la poste ottomane, l’autrichienne, la russe, la française, l’allemande, l’italienne. C’était évidemment un empiètement sur les droits souverains du sultan. Sauf les postes russe et autrichienne, la dernière la plus achalandée, ces bureaux ne rapportaient pas grand profit. Personne ne voulait céder seul, mais il semble qu’on eût consenti volontiers à laisser aux Turcs le soin des lettres, s’il y avait eu des chances sérieuses qu’elles parvinssent à leur destination. Je ne m’attarderai pas ici à dire quelques uns des quiproquos de leur service, qui n’étaient pas toujours amusants. Mais la suppression des postes, telle qu’elle fut opérée, avait un caractère de provocation et d’insolence qui inaugurait une attitude.

La France comprit l’atteinte portée à sa dignité. Elle ne répondit qu’en assurant l’inviolabilité des correspondances qui lui avaient été confiées. Aucune lettre venant de France ne fut remise aux bureaux turcs ; les agents du gouvernement n’eurent pas la satisfaction de lire ce que pensaient d’eux les réfugiés.

Cette modération parut faiblesse. D’un trait de plume, les Jeunes-Turcs effacèrent des siècles d’histoire en supprimant les capitulations. Il ne serait point aisé de dire en quelques lignes tout ce que comportait cette mesure ; moins encore l’était-il d’expliquer aux gens de Jérusalem en quoi consistait, ce qu’on nomma, « la suppression des privilèges des étrangers ». « Cela veut dire », expliqua un docteur du droit nouveau, « que si un étranger te donne une gifle, tu peux et tu dois la lui rendre ». Passe pour ce cas et le retour à la loi orientale du talion. L’ensemble était beaucoup plus compliqué. Car le « privilège » des étrangers de ressortir à une juridiction spéciale tient à la nature même du droit ottoman qui est une loi religieuse. Devant cette loi, le chrétien n’a aucun droit d’aucune sorte. Il est un vaincu de l’Islam, il s’est rendu, il a capitulé. C’est bien le moins qu’on lui applique le droit spécial des capitulations.

Mais il est bien vrai qu’en fait les capitulations pouvaient passer pour un privilège. Les étrangers, que les indigènes regardaient depuis si longtemps comme des personnes presque sacrées auxquelles il n’était pas prudent de toucher, étaient dépouillés de leur auréole. L’enthousiasme fut à son comble. On organisa, avec le concours des israélites, un cortège triomphal, on prononça des discours, on institua une fête commémorative, on ajouta sur les timbres-poste : « Suppression des privilèges des étrangers. »

Ainsi fut aboli un régime qui remontait à François Ier. On poursuivit le passé jusqu’à Charlemagne et Haroun-al-Raschid en abolissant le protectorat de la France sur les Lieux Saints. Par une confusion étrange, on en conclut qu’aucun établissement religieux ne relèverait d’aucun consul, ce qui était, en fait, dissoudre des établissements dont plusieurs étaient reconnus par firman[3] impérial. Et, par cette exagération puérile que l’on rencontre si souvent chez les Turcs, quand ils se piquent d’imiter certains procédés des civilisés, les religieux eux-mêmes étaient censés déchus de la protection de leurs consuls nationaux. On ne fit qu’en rire, mais la déchéance dont on frappait la France annulait la clause du traité de Berlin qui reconnaissait son droit traditionnel à protéger les Saints Lieux. L’insulte était voulue et d’autant plus sensible que le privilège français était purement honorifique. Cependant, cette fois encore, la France ne bougea pas. On était décidé à sauver, s’il se pouvait et malgré elle, la Turquie de ses imprudences. La Triple-Entente, elle, sérieusement, voulait aussi avoir la main forcée.

La politique du gouvernement jeune-turc était-elle suffisamment avisée ? Je n’ai pas à en juger, et l’on pensait, à tort peut-être, que le sort n’en serait tranché qu’en Europe. Il est certain qu’elle était très hardie, avec des allures d’indépendance et de fierté qui allaient au cœur de tous les Ottomans. Elle justifiait même la mobilisation. Car, disaient les habiles, sans la mobilisation nous n’aurions jamais obtenu ce résultat. C’était un succès, provisoire si l’on veut, mais un succès. On trouvait de bonne guerre, et de guerre économique, de profiter des embarras des grandes puissances pour s’affranchir de leur tutelle. L’opinion applaudissait frénétiquement, mais ne demandait rien au delà. Et peut-être – ceux qui ont été dans la coulisse pourraient nous le dire –, l’élément civil du Comité Union et Progrès, lui-même, n’aurait jamais été plus loin si l’Allemagne n’avait exigé davantage. Or l’Allemagne disposait de l’armée.

Dans l’intervalle, il était devenu évident que cette armée n’était pas l’armée nationale, composée de tous les éléments ethniques et religieux de l’empire, que supposait la constitution libérale. Tous avaient été appelés. Mais on déclarait ouvertement aux juifs et aux chrétiens qu’ils étaient autorisés à se racheter pour une somme d’environ 1 000 francs, et on les y invitait. Un très grand nombre eut la faiblesse de financer, quoiqu’ils eussent déjà payé une, et même deux fois, lors des précédentes guerres. Ceux qui eurent le courage de tenir bon n’obtinrent pas toujours d’être habillés et armés comme les autres. On les tenait en marge de l’armée, sous la tentation persistante de s’en retirer. Au début, tous les hommes avaient été pris, valides ou invalides. Sous le contrôle des officiers allemands, plusieurs furent renvoyés, si bien que la mobilisation, qui avait englobé d’abord 1 100 000 hommes, fut réduite, ce qu’on m’a assuré d’assez bonne source, à 800 000. Mais ces troupes étaient plus homogènes que dans la guerre précédente et mieux préparées à la prédication de la guerre sainte.

Et, en dépit des dénégations officielles, il devenait évident que la mobilisation aboutissait, dans notre région, à une expédition contre l’Égypte. Des Bédouins venus de l’est avaient vu le chemin de fer de Damas à Médine transporter des bataillons qu’on dirigeait ensuite vers Aqaba. Jérusalem était traversée de files interminables de chameaux chargés de farine, de blé, de munitions de guerre dans des boîtes à l’estampille allemande.

À la fin d’octobre, le bruit se répandit que plusieurs officiers allemands avaient entrepris de violer la frontière égyptienne. Les renseignements que nous prîmes alors ne laissaient aucun doute. Accompagnés d’un petit détachement de soldats turcs, ces officiers avaient voulu contraindre les Bédouins à les conduire au delà de la limite anglo-égyptienne. Les Bédouins avaient refusé. D’où une bagarre, après laquelle les Allemands, assez mortifiés, revinrent à Jérusalem, sans pouvoir arracher au gouvernement de Constantinople l’approbation de leur raid compromettant.

À ce moment, on crut à Jérusalem que la Porte serait assez forte pour résister à la pression germanique. Mais, en recevant dans la Corne d’Or le Gœbenet le Breslau, les Turcs s’étaient donné des maîtres. Ce qui avait échoué dans le sud contre les Anglais réussit dans la mer Noire contre les Russes. Le bombardement des environs d’Odessa et de Théodosia en pleine paix commençait la guerre.

Le bruit s’en répandit à Jérusalem dès le vendredi soir 30 octobre. Le jeudi 5 novembre, un pavillon de forme et de couleurs inusitées flottait sur le consulat de France. Nous avions passé sous la protection de l’Espagne et le dimanche suivant nous arborâmes le drapeau jaune et rouge, pendant que les Anglais hissaient le pavillon américain et les Russes le pavillon italien.

On sait que la protection des citoyens français en Turquie a été confiée aux États-Unis, mais le district qui comprend Jérusalem et Jaffa avait un régime à part. Ce fut une pensée délicate de confier des intérêts, qui étaient surtout religieux, et aux Lieux saints, à la catholique Espagne.

Il faut dire hautement que nous n’avons pas eu à le regretter. M. le comte de Ballobar, consul d’Espagne à Jérusalem, a prouvé en toutes circonstances que son pays n’a pas oublié ses nobles traditions, il a parlé en son nom aussi fièrement que l’eût fait un contemporain de Don Juan d’Autriche. Qu’il veuille bien agréer l’expression de notre reconnaissance pour un dévouement inlassable qui n’eut que trop souvent l’occasion de s’exercer parmi des contradictions incessantes et arbitraires. Quand nous en étions excédés, nous nous consolions en pensant que la même incohérence devait régler – ou désorganiser – les choses militaires.

***

J’ose affirmer que le sentiment qui domina à Jérusalem, quand il devint évident que les Turcs avaient commencé la guerre, fut la consternation. Les patriotes déploraient cette immolation d’un grand empire aux intérêts d’un peuple étranger. Et, à supposer que les Allemands victorieux dussent intervenir pour obtenir des compensations à la Turquie, qui défendrait les particuliers contre la ruine prochaine ? Les réquisitions de chevaux, de chameaux, de mulets, de denrées, dont aucune n’était payée, même en papier-monnaie, se poursuivaient systématiquement et d’une façon complète que bien des indigènes se demandaient si les Turcs ne prenaient pas plaisir à ruiner les Arabes. On savait très bien que la Triple-Entente avait la maîtrise absolue de la mer et on la provoquait à attaquer un empire dont les villes les plus florissantes étaient la parure d’un rivage sans défense, Jaffa, Caïffa, Beyrouth, Tripoli, Alexandrette, Smyrne… ! Les calomnies stupides qu’on avait répandues contre nous, et plus encore contre les Anglais, obtenaient le résultat inattendu d’augmenter l’épouvante. Il fallait fuir ces bêtes féroces. Les femmes des musulmans riches de Jaffa se réfugièrent à Jérusalem et, pour mettre en sûreté leur fortune, qui consiste surtout en bijoux, elles les déposèrent… au Crédit lyonnais ! Si bien que cet établissement, en même que l’Anglo-Banque, fut crocheté dès les premiers jours de la guerre. On prit tout, et quelques jours après on rendit tout.

Pour rassurer la population de Jaffa, l’autorité recourut à une mesure d’apparence fort énergique. M. le Consul d’Espagne nous fit savoir officiellement que, d’après un ordre verbal – on n’en donna jamais d’autres – tout belligérant qui tenterait de quitter la Turquie serait fusillé. Nous sûmes depuis qu’on avait été moins excessif à Beyrouth et à Constantinople. Les magistrats de Jérusalem professaient une crainte respectueuse du caïmacan[4] de Jaffa, leur inférieur, mais une créature d’Enver-Pacha.

Nous demeurions donc comme otages et l’on nous fit savoir que, si les villes de la côte étaient bombardées, nous serions fusillés. Menace vaine, car nous savions bien que les alliés n’avaient pas l’intention d’imiter les Allemands en brûlant des villes ouvertes et que, s’il leur plaisait d’opérer un débarquement, les otages ne leur manqueraient pas pour des représailles. Aussi les gens de Jaffa et de Caïffa, y compris quelques représentants des colonies allemandes, continuèrent à affluer à Jérusalem et à Naplouse. Chaque jour on croyait voir apparaître les escadres anglo-françaises. Pour paralyser leurs mouvements on déchaîna enfin le spectre de la guerre sainte. Jérusalem était, après la Mecque qui demeura muette, croyons-nous, le centre religieux le plus favorable pour la proclamer, puisqu’elle est la ville sainte par excellence, el-Qods. Il y eut donc une grande réunion à la mosquée d’Omar et un musulman fanatique, dont je tairai le nom, y prononça, en effet, des paroles incendiaires. Mais il faut rendre cette justice aux autorités religieuses et militaires, qu’elles se montrèrent fort modérées. Le commandant militaire et le mufti déclarèrent nettement que toute atteinte aux droits des chrétiens, Ottomans ou étrangers, serait sévèrement punie. La même consigne fut imposée à Damas et les journaux ont raconté le geste très authentique d’un scheik vénéré qui foula aux pieds son turban, pour symboliser le châtiment réservé à tout musulman qui maltraiterait un chrétien. Aussi, pendant notre séjour à Damas, avons-nous vu promener l’étendard vert du Prophète, avec des cris de mort vaguement proférés, et un grand cliquetis de cimeterres, sans que personne s’avisât de nous insulter. Certains regards étaient chargés de haine, mais ils se détournaient.

C’est que la guerre sainte n’avait pas pour but d’exciter dans l’empire des troubles qui auraient amené l’intervention des États-Unis, de l’Italie et de l’Espagne. Elle était exclusivement d’exportation étrangère et visait à soulever contre la France l’Afrique du Nord, contre l’Angleterre l’Égypte et les Indes, contre la Russie le Lazistan et le Turkestan. Des dépêches annonçaient de partout la révolution libératrice, et trois millions de Persans étaient en armes pour chasser les Russes du Caucase de concert avec les armées turques d’Anatolie.

Les Allemands avaient vraiment persuadé aux Turcs que l’Égypte était prête à se révolter « comme un seul homme », aussitôt qu’un soldat musulman aurait paru sur les frontières. Ce premier point était facile. En un tournemain, l’armée de la guerre sainte eut conquis le désert. Les Anglais avaient jugé inutile de défendre El-Arich, oasis qui abrite quelques maisons, Nahel, situé entre Suez et Aqaba, point d’eau de très minime importance. Aussitôt, la Porte nomma – ainsi du moins s’exprimèrent les dépêches – un directeur des douanes égyptiennes. Mais la frontière d’Égypte, ce n’était pas le canal de Suez. Les imaginations se montaient à Jérusalem, et c’était à qui trouverait le moyen d’opérer ce nouveau passage de la mer Rouge. Sept cents pelles et des couffins sans nombre furent achetés, sans doute pour former un passage en rejetant les sables. D’autres proposaient des radeaux portés sur des boîtes à pétrole vides, et le fait est qu’on les recueillît et qu’on les transporta non pas par milliers, mais par dizaines de mille. Ce furent probablement les Allemands qui conseillèrent la fabrication de bateaux en tôle que nous vîmes sur des trains de chemin de fer en Galilée. Je ne dis rien des suites de cette campagne, car mon but n’est pas de rivaliser avec nos stratégistes hiérosolymitains. Au fond, ils demeuraient fort sceptiques sur le résultat de cette tentative hasardeuse et je doute comme eux qu’elle soit jamais poussée bien loin sans artillerie lourde. C’est de l’autre côté du canal, c’est de l’Égypte que devait venir le salut. Or l’Égypte est demeurée silencieuse ; le Sphinx n’a rien dit ou il a dit que la Chimère volait trop haut et faisait trop de bruit. Pourtant les musulmans des bords du Nil n’étaient point dans leur cœur insensibles à l’appel du Prophète et les masses préféraient, dit-on, être exploitées et tondues de près par des coreligionnaires que de jouir des bienfaits très réels de l’occupation anglaise. Mais on ne leur demanda pas leur avis, et leur préférence intime pour des oppresseurs de leur choix n’est pas telle qu’ils s’exposent de plein gré à perdre le fruit de leur docilité présente.

La guerre sainte était, entre les mains de l’Islam, une arme redoutée. C’est un fusil qu’il fallait avoir toujours sur l’épaule, mais sans tirer. La Turquie a tiré et le fusil a fait long feu, du moins dans les pays où le fanatisme musulman n’est point très ardent. Peut-être en Tripolitaine aurait-on encore quelque chose à surveiller de très près si l’incendie n’était pas éteint à son foyer ?

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Ce n’est sûrement pas l’agitation produite par la guerre sainte qui amena les mesures prises contre les religieux français et les religieuses. Nos relations avec les autorités et la population avaient toujours été excellentes. Les Filles de la charité, en particulier, jouissaient en Turquie, depuis la guerre de Crimée, d’une popularité incomparable. Quand la municipalité de Jérusalem se résolut à organiser un hôpital après la création de tant d’hôpitaux étrangers, c’est à leur dévouement qu’on fit appel.

La guerre n’avait rien changé à cet état de choses. Si la population avait été surexcitée contre nous, elle eût, à tout le moins, témoigné sa satisfaction quand religieux et religieuses quittèrent leurs demeures. Il n’en fut rien. Quant aux autorités civiles et militaires, je puis dire, sans compromettre personne, qu’elles ne firent qu’obéir à des ordres impératifs et réitérés. Ne pouvant rester fidèles à leur ancienne sympathie, ne voulant pas se départir en notre présence de ménagements courtois, elles se montrèrent le moins possible, et la police, gênée dans son rôle nouveau, me rappelait l’embarras des excellents gendarmes qui nous ont expulsés en 1880, priant à voix basse que nous les dispensions de nous mettre la main au collet. L’exécution ne se produisit pas le même jour, et j’en note rapidement les phases principales, sans entrer dans le détail des ordres et des contre-ordres où je ne me reconnaîtrais plus.

Dès le 7 novembre, avant même le départ de M. le Consul de France, les établissements de Sainte-Anne et de Saint-Pierre étaient désignés pour servir de casernes. Les religieux eurent cinq jours pour les évacuer. On mit dans les églises et les bibliothèques tous les objets mobiliers ; les scellés furent apposés sur les portes et furent respectés, du moins jusqu’à notre départ. Les Pères franciscains de Terre sainte offrirent alors l’hospitalité aux Pères bénédictins, aux Pères blancs et aux communautés de religieuses situées en dehors de la ville : Carmélites, Clarisses, Bénédictines du Calvaire. Notre-Dame de France, le grand hospice des Assomptionnistes, accueillit les Pères de Saint-Pierre et quelques Français expulsés de Jaffa, tout en devenant le siège de l’état-major ottoman. Le commandant militaire avait exprimé le désir qu’on se groupât, le plus possible, afin d’assurer plus facilement la sécurité de tous.

Personne n’a cru sérieusement à un massacre, ni même à des sévices exercés par la population. On pensait, sans oser le dire, que les troupes, quand elles reviendraient battues et débandées de leur entreprise contre l’Égypte, se vengeraient par des cruautés. Cette crainte, encore suspendue sur ce qui est resté de chrétiens à Jérusalem, n’est malheureusement pas chimérique. Mais alors, en novembre 1914, aucun massacre n’était à craindre, si le gouvernement ne donnait le signal. Aussi demeurâmes-nous, pour notre part, parfaitement tranquilles, dans notre couvent de Saint-Étienne. On allait et venait, comme de coutume. Avant la guerre, on s’était plaint souvent de voleurs qui ne respectaient pas les étrangers ; depuis la proclamation de la loi martiale, tout était rentré dans l’ordre. Nous n’avons jamais refusé de l’eau aux mobilisés qui attendaient leur tour devant le bureau de recrutement, souvent pendant des heures, mais si, une fois ou deux sur mille, elle fut demandée avec arrogance, il était aisé d’obtenir justice des impertinents.

Cependant, le 3 décembre, le Père prieur nous avertit, au sortir de table, que nous devions être prêts en deux heures à partir pour Orfa avec les autres religieux appartenant aux nations belligérantes, les Belges compris. Orfa est l’ancienne Édesse, située entre Alep et Diarbékir, dans la haute Mésopotamie, éloignée de deux journées de caravane du point terminus du chemin de fer d’Alep. La perspective de passer l’hiver dans cette solitude, où il serait très difficile d’arriver, de se loger et de se nourrir, n’avait rien d’agréable. Cependant, Français demeurés à Jérusalem, réformés déjà deux fois ou trop âgés pour être utiles en France, obligés, pensions-nous, par devoir, à ne pas déserter des positions françaises, nous éprouvâmes un certain orgueil d’être associés par nos ennemis aux épreuves de la patrie.

Ces ennemis, ce n’étaient pas les Turcs, instruments malavisés d’une haine plus profonde ; il n’y avait pas à s’y méprendre, c’étaient les Allemands. Ce mot même de « camp de concentration », dont la police avait plein la bouche, n’avait pas été inventé par des Turcs. Comme je me plaignais à un religieux allemand, qui fréquentait, même alors, notre bibliothèque, de ce que le procédé avait d’odieux. « C’est », me répondit-il du tac ou tac, « ce qui s’est passé pour les religieux allemands que les Français ont transportés en Corse. » Ainsi c’était donc la querelle des Allemands que vengeaient les Turcs, sans distinguer entre les mobilisables et les invalides ! Il est d’ailleurs aussi honorable pour nos hôtes, que pour nous, qu’ils n’aient pas prononcé le mot de cet « espion-envahissement », réalité si redoutable en France, et qui y justifiait la mesure qu’on prétendait nous appliquer.

Les Allemands avaient étalé bruyamment les sentiments religieux du Kaiser, affectant de traiter en officiers les prêtres français prisonniers ; nous avions bien droit aux mêmes égards, et l’on nous invitait à partir à pied, sous l’œil de la police, pour une région à peine accessible durant l’hiver ! Était-ce donc pour nous massacrer en route ? Plusieurs l’appréhendaient. D’autres qui prétendaient mieux connaître les Turcs ne voyaient, dans leur grosse voix, qu’un artifice pour nous renvoyer en Europe sans passer par Jaffa, dont on craignait les mariniers. Et c’est ainsi qu’en Turquie on ne sait jamais si l’on joue la comédie ou si l’on prépare le dénouement le plus tragique. Les deux solutions sont toujours également probables. Prendre tout du bon côté, c’est donner un démenti à l’histoire, même la plus récente, qui fut aussi atroce durant les massacres d’Arménie qu’aux plus mauvais jours du passé. Et lorsqu’on traite avec les Turcs, diplomates si déliés, esprits fertiles en ressources, figures graves qui dissimulent à peine le sourire intérieur, on se dit qu’il ne faut jamais désespérer de rien. Ce qui tourna franchement à la comédie, ce fut l’examen médical qu’on nous imposa durant deux jours, devant un jury de quatre majors, dont un juif allemand. Le résultat fut de former trois catégories. Sur environ cent cinquante religieux, on exemptait trois vieillards qu’on jugeait décidément invalides, quoique l’un d’eux ait préféré faire le voyage, et très allègrement. La masse était divisée en deux groupes : ceux qui pouvaient aller à pied, et ceux qu’on ne devait faire voyager qu’en voiture, jusqu’au point le plus voisin du chemin de fer, au delà de Naplouse. Or les premiers furent autorisés à se fournir des voitures et les seconds y furent invités ! M. le Consul d’Espagne pourvut à tout, et nous nous acheminâmes vers Naplouse par groupes. On partit le 13, le 14 et le 15 décembre. Le temps fut admirablement beau. En cours de route, quelques femmes marquèrent agréablement, par un geste, qu’on devait nous couper le cou. Aucune autre manifestation hostile, et cependant nous rencontrâmes des piétons de toutes races conduisant d’innombrables chameaux à toutes bosses, des régiments en marche, des soldats désœuvrés. Des Français auraient-ils toujours été aussi maîtres d’eux-mêmes devant des « otages » confortablement installés dans des voitures découvertes ? Ces Orientaux, issus de tant de pays divers, auraient sans doute la dent plus dure, mais, pour le moment, cela ne les regardait pas. Ils accomplissaient froidement la consigne de ne rien dire, comme ils auraient accompli celle de taper ferme.

La police, digne et cependant bénigne, nous comptait deux fois par jour. À Naplouse, elle crut ingénieux, dans ce but, de nous faire monter et descendre un escalier. Mais, comme le troupier qui ne trouve jamais le même nombre de marches en montant à l’Arc de Triomphe et en en descendant, elle « s’embrouilla dans la série ». Emportés dans un torrent d’événements grandioses, les lecteurs ne supporteraient pas le récit des menus incidents de notre voyage. Naturellement, nous protestâmes quand on mit quelques-uns d’entre nous dans un wagon à bestiaux. Mais le chef de gare s’excusa, s’empressa de rectifier la situation quand ce fut possible et puis…, quand on est en plein mouvement de troupes !

Enfin nous arrivâmes à Damas ; on nous répartit entre divers hôtels et l’on nous annonça que dans une nuit ou deux nous continuerions sur Orfa. Les optimistes s’avouèrent vaincus quand nous apprîmes que déjà les Lazaristes et les Jésuites de Damas étaient partis. Et cependant, après deux jours d’attente, on nous avertit tout à coup que nous allions être conduits à Beyrouth pour nous embarquer à la première occasion.

Et après quelques nouvelles tergiversations, nous partîmes en effet de Beyrouth pour le Pirée sur un bateau italien, avec des religieuses qui attendaient, elles aussi, la permission. Ce départ des religieux et des religieuses fut une expulsion. Les religieuses françaises demeurées à Jérusalem pendant l’exode furent embarquées à Jaffa sur un ordre exprès du gouvernement. Comme l’avait annoncé Djemal-Pacha, aux premiers jours de janvier, il ne restait plus en Syrie ni en Palestine de religieux ni de religieuses françaises. D’infimes exceptions ne sauraient faire compte.

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Comment expliquer cette série de mesures incohérentes ? Le but principal était de supprimer l’action française en Syrie, et c’est l’œuvre des Allemands. Les Français ont été renvoyés de tous les services publics, chemin de fer et autres, qu’ils avaient fondés, pour être remplacés le plus souvent par des Allemands. Environ deux cents Français de Beyrouth sont encore, au moment où j’écris, internés à Damas. Les religieux et les religieuses, même hospitalières[5], ont été expulsés, et il n’est pas douteux qu’on ait visé surtout les écoles. On a chassé tout le monde, mais dès le premier jour on s’est acharné sur les écoles, où l’on a prétendu remplacer les Frères par des maîtres de fortune qu’on a d’ailleurs le plus grand mal à recruter.

Ce dessein est parfaitement net. Il était nécessaire, pour le remplir, d’éloigner les Français et les Françaises dont on craignait l’influence, mais il suffisait, pour cela, de les envoyer dans un camp de concentration. Cette solution fournissait des otages, gage de tranquillité pour les ports. Si donc on a laissé partir pour la France les religieux et les religieuses, mais eux seuls, c’est que la Porte a déféré aux désirs du Saint-Père. Je ne crois pas être indiscret en disant ici que Benoît XV lui-même a bien voulu m’en donner l’assurance. Si le Pape avait obtenu notre départ pendant que nous gardions nos positions acquises par un long labeur, la démarche eût été

Benoît XV

prématurée, car notre éloignement eût facilité l’usurpation. Mais, comme les faits le prouvent, notre expulsion était décidée et en grande partie exécutée, quand il est parvenu à faire révoquer l’ordre vraiment barbare qui nous parquait à Orfa. Il a donc rendu à des Français un bon office signalé, ce qui est bien rendre service à la France, d’autant qu’il se préoccupe encore, je le sais, du salut des Français laïques et de la préservation de tous les établissements religieux français. Je suppose qu’il en a été remercié par qui de droit, après que les expulsés, pour la plupart de passage à Rome, ont été admis à lui témoigner leur profonde gratitude.

À Rome, il est vrai, quelques Allemands ont essayé de donner le change. Ils ont persuadé à des neutres, presque à des Français, qu’ils s’étaient employés pour nous délivrer des mains des Turcs. Il est certain, en effet, que les Turcs n’ont rien fait sans leur permission. Mais ils n’avaient non plus rien fait sans leur ordre. Après avoir expulsé les Français de leurs situations, les Allemands, s’étant emparé des positions utiles et lucratives, n’avaient aucun intérêt à laisser en Turquie, à l’état de persécutés, des religieux et des religieuses que les populations ne connaissaient que pour leurs bienfaits. On n’avait jamais osé parler d’emmener à Orfa les religieuses et, si elles étaient demeurées en Syrie, les miséreux dont elles prenaient soin se seraient accrochés à leurs manteaux. Maintenant le champ est complètement libre, l’influence allemande peut s’exercer. Mais il faudrait de l’impudence pour faire valoir auprès du Saint-Siège un acte qui, pris en bloc, est un acte de destruction. Ce fut un des crimes de l’Allemagne, au cours de cette guerre, d’avoir engagé les Turcs à chasser de pauvres filles qu’ils honoraient comme des reines. Il ne sert à rien aux Turcs de dire qu’ils ont imité la pratique du gouvernement français envers les congrégations. Ils l’ont souvent alléguée et non sans un sourire. Même alors nous ne consentions pas à baisser la tête comme Français ; ce sont là des affaires intérieures qui ne regardent pas les étrangers. Nous avons toujours été loyalement protégés et soutenus par notre gouvernement et, si la guerre au cléricalisme n’est pas un article d’exportation, l’opposition n’est pas non plus de mise au dehors. C’est à nos compatriotes à se demander s’ils ont été justes envers nous, car notre œuvre a toujours été la même en France et à l’étranger. Les Turcs feraient mieux d’avouer que cette lourde ironie leur a été suggérée, comme tout le reste, par les compères qui sont devenus leurs patrons. D’eux-mêmes ils ne se seraient pas résolus à se passer des services des congrégations, dans un pays où l’instruction publique est à peine organisée et l’assistance publique pas du tout.

Les Allemands, et les Autrichiens surtout, plus exposés aux coups des Turcs, ont eu des reproches sanglants pour l’alliance immorale de la France et du Croissant. La France chrétienne usa du moins de son influence en faveur des chrétiens. Ce qu’a fait l’Allemagne, nous l’avons dit. Que fera-t-elle ? On peut tout craindre quand on voit les feuilles allemandes appréhender que l’indiscipline des soldats turcs ne les conduise aux pires excès. Les bons apôtres ! Les soldats ottomans ne feront que ce qu’on les laissera faire. C’est aux Allemands de faire respecter la discipline ; ils ont pris la responsabilité de ce qui se passe en Turquie. Plus d’un officier ottoman, dont je tairai le nom, a été jugé trop tiède pour les intérêts allemands, trop timoré dans l’exécution des mesures prises contre les Français.

Mais les Allemands seront-ils toujours les maîtres ? Beaucoup le croient encore en Turquie, de nombreux officiers ont engagé leur fortune sur cette carte, mais combien peu, même de musulmans, le désirent ! De temps en temps le bruit court qu’une révolution a éclaté à Constantinople. Depuis le 4 août, Enver-Pacha a été assassiné tous les quinze jours. Je suis persuadé pour ma part qu’aucune révolution ne se fera toute seule, mais que le pays est à bout de souffrances ; il en connaît les auteurs et il est mûr pour qu’on lui fasse une révolution.

On m’a souvent reproché d’être turcophile.

Je pense, en effet, que les longues et cordiales relations entre la Turquie et la France n’ont pas été inutiles aux Turcs et ont laissé chez eux un souvenir toujours vivant, même parmi les officiers. Plusieurs n’ont pas hésité à nous le dire en exprimant le vœu de n’être pas obligés à combattre directement contre les Français.

Peut-être ai-je pris trop en bonne part des procédés qui, somme toute, sont injustifiables. On avait besoin de casernes et d’hôpitaux, soit ; on pouvait exiger de nous des abris pour les soldats, et nous offrions volontiers de soigner les blessés. La guerre obligeait-elle à mettre sur le pavé tant d’enfants des écoles et tant de vieillards et d’infirmes hospitalisés ? Il y eut aussi, même à la Custodie de Terre-Sainte, des visites de police insolentes autant qu’inutiles. Ce n’était pas non plus la peine de démolir l’autel de l’église anglicane de Jérusalem pour y chercher des canons.

Mais pourquoi ne dirions-nous pas que la manière allemande n’a pas complètement déteint sur les Turcs ? Ils n’ont pas été aussi brutaux, ni surtout aussi systématiques. Il faut toujours revenir au mot d’incohérence. Quelques-uns s’abandonnaient au rêve grandiose d’une Turquie régénérée et conquérante, avec un reste d’illusion chevaleresque et idéaliste qu’ils tiennent de nous, comme Saladin a reflété quelque chose des façons courtoises de la chevalerie. Les esprits positifs croyaient entreprendre une affaire, mais, sachant bien qu’ils jouaient quitte ou double, étaient soucieux de ne pas s’engager à fond pour ne pas payer trop cher.

Le grand art des Allemands fut de les contraindre à se compromettre et ils ont réussi, parce qu’il y a, dans le comité Union et Progrès, une vague réminiscence du jacobinisme de 1793 qui s’est imposé par des crimes que l’Europe ne pourrait plus pardonner. Cette disposition est la seule qui soit actuellement redoutable. Se sentant perdus, les Jeunes-Turcs n’entraîneront-ils pas tout ce qui reste de Français en Orient dans leur ruine ? Quelques bons esprits ne le pensent pas et croient savoir que les principaux membres du parti seraient bien aises de ne point pousser les choses au pire. Quoi qu’il en soit, la meilleure manière d’éviter des malheurs, ce serait d’agir vite.

Chaque jour, depuis que la guerre est déclarée, on s’attend, de Jaffa à Alexandrette, à voir surgir du fond de la mer les trois couleurs, jadis libératrices. Elles le seraient encore. Je n’affronterai point le ridicule d’esquisser un plan de campagne. Mais je puis bien déclarer, comme témoin oculaire, que nous ne comptons guère d’autres ennemis acharnés en Syrie que ceux qui ont remplacé notre influence par un joug odieux. Il est naturel qu’en France on soit excédé contre les Turcs dont l’ingratitude dépasse vraiment la mesure. Mais les vrais coupables ne sont peut-être pas très nombreux. Et je suis sûr que personne chez nous ne songe à châtier sévèrement des populations entraînées malgré elles dans une sinistre aventure. Il s’agit bien plutôt de leur rendre un peu de paix, de justice, et en somme plus d’indépendance qu’elles n’en ont.

 

Paris, 10 février [1915].

Fr. Marie-Joseph Lagrange des Frères Prêcheurs

Association des Amis du Père Lagrange
https://www.mj-lagrange.org

 

 

[1]M. le Directeur du Correspondant a eu souvent l’obligeance de me demander des notes sur les choses de Turquie. J’avais toujours eu le regret de ne pas répondre à son appel, résolu de ne pas m’immiscer dans les affaires d’un pays qui nous laissait chez lui toute licence de poursuivre en paix nos études. Les circonstances actuelles me rendent plus libre. Encore verra-t-on que je n’ai point perdu la mémoire des excellents rapports que j’ai eu durant vingt-cinq ans avec les autorités ottomanes.

[2][La Sublime Porte= Empire ottoman]

[3][autorisation]

[4][Dignitaire de l’empire ottoman]

[5]Dans leur empressement à tout prendre, les commissaires ont emporté des hôpitaux des instruments de chirurgie fort inutiles à des guerriers, du moins après le moment de leur naissance.