Le Père Lagrange – Chronique de Jean Guitton, de l’Académie française, parue dans Le Figaro Littéraire, le 21 mars 1988

Jean Guitton à Jérusalem, 1936.

Jean Guitton à Jérusalem, 1935. Photo EBAF (détail).

Les saints sont inconnus. Parfois l’Église, par un procès aussi dur que celui d’un criminel, discerne un saint, le « canonise ». Le plus souvent, c’est un pauvre, un ignorant : ni Pascal, ni Ozanam, ni Foucauld n’ont été canonisés. Je me réjouis d’apprendre que Jean-Paul II vient « d’introduire la cause » du père Lagrange, fondateur de l’École biblique de Jérusalem.

Je tiens le père Lagrange pour un nouveau saint Jérôme qui, au Ve siècle, traduisit en latin les Écritures. Mais, au XXe siècle, la critique biblique qui, au nom de la science, suspectait les livres sacrés, rendit la foi difficile à l’intelligence. Alors parut Lagrange et l’École dominicaine qu’il a créée et que dirige le sage père Vesco va, en 1990, fêter son centenaire. Par ses travaux innombrables, ses fouilles, ses ouvrages, elle est, au-delà de toutes les confessions, une gloire très pure de la France savante. L’École biblique, comme son nom l’indique, a pour objet d’éclairer l’étude de la Bible par une connaissance scientifique du milieu humain où elle a été vécue, parlée, écrite. S’il y a une histoire du salut, il y a aussi une géographie du salut : Dieu a parlé aux hommes d’un certain pays, avec les langues de leur temps, selon la culture de leur temps. Il s’agissait donc d’étudier la géographie de la Terre sainte, l’histoire ancienne du Proche Orient, les langues orientales, l’archéologie, l’épigraphie, etc. Rien n’était plus propice à cette étude qu’une résidence permanente en Palestine. Tel était le but que le père Lagrange assignait à son œuvre, qu’il appelait intentionnellement « École pratique d’études bibliques ».

En 1935, je fus le disciple du père Lagrange à Jérusalem. Comme saint Jérôme, il n’aimait pas perdre une seconde : il était expéditif. Chaque jour, à l’Angélus de midi, il m’accordait audience. Nous parlions de Jésus, de son historicité : il tenait la Terre sainte pour un cinquième évangile, confirmant les quatre autres. Nous posions les problèmes suprêmes : « Pour Renan, me disait-il, Jésus est un homme tenu pour Dieu ; pour Bultmann, Jésus est un mythe divin pourvu d’une fausse histoire. Ici, homme-Dieu ; là, Dieu-homme. L’Évangile les unit ; moi, toute ma vie a été consacrée à les accorder ».

L’épreuve du père Lagrange fut d’être suspecté sous le pontificat de saint Pie X, épinglé, limogé, exilé. Comme Galilée il savait qu’il avait raison : il se soumit, par discipline. C’était un religieux exemplaire en tous les détails ; j’étais surpris de le voir, s’il allait faire une course à Jérusalem, demander à genoux la permission à son prieur. Infatigable, pionnier, précurseur, indépendant, obéissant, ayant la fierté des humbles, – comme saint Jérôme, un lion du désert, mais avec un regard très doux d’agneau pascal.

Les juges vont s’exercer sur son cas : était-il saint, dira l’avocat du diable ? Qu’il est difficile de définir ce je-ne-sais-quoi qui s’ajoute à l’héroïsme des vertus et qu’on appelle chez les catholiques « sainteté » ! On demande à Dieu des signes : le seul qui ne trompe pas, c’est le martyre. Le père Kolbe, Édith Stein, ces héros de l’esprit en notre temps, ont été des martyrs. Mais l’encre des savants ne vaut-elle pas le sang des martyrs ? Le noir, ô Stendhal, ne vaut-il pas le rouge ? Le père Lagrange me contait qu’il était né presque mourant, que sa mère l’avait mené au curé d’Ars, lequel ayant posé sa main sur front de l’enfant, avait prédit qu’il guérirait et qu’il serait un homme de Dieu.