L’École biblique de Jérusalem et son grand projet scientifique

a entrepris depuis les années 2000 un grand projet scientifique de publication qui sera  intitulé BEST, la Bible en ses traditions : c’est une Bible pour le XXIe siècle.

https://www.facebook.com/best.ebaf

http://www.ebaf.edu

Voici un bel article écrit par Pierre Assouline, le 25 décembre 2010, article que vous pourrez retrouver à partir du site ci-dessus.

Si l’École, où se trouve l’une des meilleures bibliothèques au monde consacrée aux études bibliques, est si célèbre, c’est aussi que les Dominicains y ont élaboré pendant des années la fameuse « Bible de Jérusalem », édition savante au plus près de l’exégèse historico-critique, la plus populaire et la plus répandue de la Bible. On sait moins que depuis une dizaine d’années, et pendant quelques décennies encore, leurs frères et successeurs en ces lieux travaillent discrètement à un autre grand projet. Nom de code : la BEST. Entendez : la Bible en ses traditions.

Pour le dire simplement, ce vaste chantier international vise à offrir au lecteur à la fois « les différentes formes textuelles de la Bible, assorties d’une annotation philologique et historique, et les diverses traditions de son interprétation au sein des communautés qui la reçoivent comme un texte sacré. Sereinement catholique dans son inspiration, le projet est, pour cette raison même, œcuménique et dans une certaine mesure interreligieux ». Tout est là: exposé, expliqué. Le texte des livres bibliques se présente sous ses différentes versions au cours des âges en colonnes, ce qui n’est pas sans rappeler l’organisation du Talmud, autour de trois zones d’annotation : texte, contexte, réception. Pour l’instant, l’équipe en est à ouvrir des laboratoires électroniques en ligne pour chaque livre biblique.

Si une édition imprimée, livre par livre puis générale, est bien prévue, l’édition principale se présentera sous la forme d’une base de données électroniques en français, anglais, espagnol, accessible par souscription. Afin de recruter mécènes et collaborateurs, un volume de démonstration hors-commerce tiré à un millier d’exemplaires et offert aux abonnés de la Revue biblique, vient d’être mis en circulation. Il contient douze esquisses autour de douze péricopes introduites, traduites et annotées selon le principe établi pour la Best. De quoi donner une juste idée de l’ampleur et de l’ambition de ce projet, suivi dans la durée par Olivier-Thomas Venard, o.p. qui mérite vraiment d’être soutenu.

Bien que leurs prédécesseurs en ces lieux soient les « auteurs » de la « Bible de Jérusalem », les actuels professeurs de l’École biblique sont constamment sollicités pour leur expertise dès qu’un problème se pose dans leur champ de compétence. Voilà pourquoi je les ai interrogés à propos des changements de la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible), nouvelle édition parue fin novembre au Cerf, qui s’adresse autant aux catholiques, aux protestants qu’aux orthodoxes, lesquels ont réussi à y faire introduire six livres deutérocanoniques jusqu’à présent exclus. Jugeant son langage et sa présentation parfois trop datés « années 50 », un comité de relecture s’est employé à le moderniser.

Cette révision générale, la deuxième en un demi-siècle, concerne notamment les noms divins. Finis les « puissants » et « Tout-puissant » ; de même, « jaloux » a cédé la place à « exigeant » afin de dissiper toute ambiguïté sur le Dieu jaloux. Mais c’est sur le terme « Juif » (du grec ioudaioi), qui revient à soixante-huit reprises dans l’Évangile de Jean, que le comité de révision a souhaité mettre l’accent afin de bannir les malentendus qui ont longtemps pesé sur son usage dans la mesure où il a longtemps été la source de l’antijudaïsme chrétien ; dans le récit de la Passion, le peuple juif, dans son ensemble et de tous les temps, est ainsi désigné comme responsable de la condamnation du Christ, en lieu et place des autorités de Jérusalem en leur temps.

Réaction d’Étienne Nodet, dominicain, professeur à l’École Biblique, éditeur des cinq volumes des Antiquités juives de Flavius Josèphe (Le Cerf) et auteur notamment de Samaritains, Juifs, Temples (Gabalda) : «Jean est le plus juif des quatre et le plus proche des origines. Son évangile superpose ou condense la vie de Jésus avec les agitations ultérieures dans les synagogues. Jésus le dit clairement : « Le salut vient des juifs (ou Juifs, si on veut pinailler) ». Le propre de la tradition biblique et juive est de porter à la fois le prophète (isolé) et le peuple rétif, et cela depuis Moïse. Sans la Passion, il n’y a rien – c’est bien ce qu’a compris le Credo; à l’époque, il n’y aurait pas eu Paul, mais seulement un vaste « Jesus movement » : d’Apollos d’Alexandrie à Ananias de Damas (Actes 9 et 18). »

Et d’un point de vue purement philologique ? Christophe Rico, seul laïque à enseigner à l’École biblique, est professeur de grec. Ses recherches se concentrent notamment sur le grec koïné néo-testamentaire. Il rappelle qu’une langue n’est pas une nomenclature, qu’on ne traduit pas des mots mais des énoncés, et que le sens ne jaillit pas des mots isolés mais d’une phrase qui s’insère dans un contexte.

«La question des ioudaioi est, au fond, comparable à un autre problème de traduction dans le grec des évangiles: celui des adelphoi de Jésus. En grec koinè, le mot adelphos signifie soit « frère de père et mère », soit « demi-frère ». Certains emplois du mot  adelphos à propos d’Hérode Antipas ne peuvent se comprendre dans les évangiles (d’après les renseignements fournis par Flavius Josèphe) que dans le sens de « demi-frère ». En outre, en grec koinè sémitisé, les emplois sont encore beaucoup plus larges et peuvent englober tout proche parent (cousin, oncle, neveu, beau-frère…).

Cet exemple illustre le principe qu’une langue ne constitue jamais une nomenclature, et qu’il y a un grand danger à vouloir traduire systématiquement le même mot de la langue source par un même mot de la langue cible. Chaque champ sémantique doit être analysé par rapport à une langue déterminée.
  Dans le cas des ioudaioi (non seulement chez Jean d’ailleurs, mais aussi chez d’autres évangélistes), il s’agit d’un terme qui peut revêtir différentes acceptions en grec koinè sémitisé. Si l’on prend le chapitre 4 de Jean, lorsque Jésus déclare à la Samaritaine que le salut vient des ioudaioi, il est clair que le terme a un sens religieux: « le salut vient des juifs ». De même lorsqu’il est question d’une fête des ioudaioi. Dans nombre d’autres cas, lorsque la comparaison est possible avec des passages parallèles des autres évangiles, on s’aperçoit que, face à une expression du type hoi pharisaioi chez Matthieu ou Luc, on trouve en revanche chez Jean l’expression hoi ioudaioi: le terme désigne donc dans ces cas-là les autorités juives à Jérusalem, que cette autorité soit juridique (membres du sanhédrin) ou simplement une influence sociale. Même dans ce cas, il ne s’agit pas de l’ensemble des autorités juives de façon indiscriminée puisque le quatrième évangile mentionne aussi bien Nicodème (le Niqdemon cité dans le Talmud) que Jean d’Arimathie, tous deux membres éminents du sanhédrin, parmi les disciples qui ont soutenu Jésus jusqu’au bout. Il y a également quelques rares cas, dans l’évangile de Jean, où le terme pourrait désigner les habitants de Judée, les Judéens (je n’en suis pas absolument certain, mais l’hypothèse est certainement plausible, cf. Jn 11,45) ». 

Nul doute qu’un jour « la Best » y fera écho !